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02/07/2018 13h:56 CET | Actualisé 02/07/2018 14h:02 CET

Pourquoi, à Kasserine, nous sommes classés derniers aux résultats du bac?

Un élève de Kasserine n’est pas moins intelligent qu’un élève de la capitale ou de Sfax, mais quand vous n’avez pas le même départ, vous n’avez pas la même arrivée.

The Washington Post via Getty Images

Je vais vous dire pourquoi nous, à Kasserine, nous sommes classés derniers aux résultats du Bac

Nous sommes classés derniers car c’est la suite naturelle des autres classements.

Nous sommes classés derniers en matière de développement. Nous sommes derniers en matière d’embauche et d emploi. Derniers quand il s’agit de joie de vivre, de loisirs et de distractions. D’ailleurs, sécher les cours en est devenu une car ça donne un peu d’adrénaline aux élèves.


Nous sommes derniers à cause de ce profond sentiment d’inutilité. Un sentiment métastasé qui touche tous les coins et recoins de nos vies. Inutile de nous battre, on n’y arrivera jamais. Nous sommes d’ici.

Nous sommes des “iciistes” comme disait un grand humoriste. Nous sommes inutiles à nous mêmes, à nos familles, à notre pays. Inutiles à la vie. Il est inutile de travailler en classe, ni chez nous, car ceux qui ont bossé aux prix du sang de leurs parents sont en ce moment même dans un énorme et énième sit-in devant le siège du gouvernorat.

Nous sommes derniers car les meilleurs professeurs quand ils ont eu la note et l’expérience requise filent vers d’autres villes pour que leurs enfants ne deviennent pas derniers à leurs tours. Nous sommes derniers car nous étudions dans des salles de classe en ruines dans un climat des plus durs.


Nous sommes derniers car nous sommes premiers.


Premiers à être pauvres, laissés pour compte au sous-sol de la vie. Nous sommes premiers à être dégoûtés de ce pays et à être désespérés de la vie.
Même notre révolution nous a fait faux bond. C’est vous dire la malchance!

Moi, professeur, je n’ai plus rien à vendre à ces gamins. J’en ai assez de leur mentir et de leur parler d’ascenseur social et de leur sortir des “When there is a will, there is a way” à tout bout de champ. J’en ai marre de voir mes anciens élèves, à qui j’ai vendu du vent, et qui étaient excellents, chômer.


Quand vous n’avez pas de quoi vous acheter des cahiers, et que vos parents s’entredéchirent tous les jours que le bon Dieu fait à cause des sous. Quand l’ultime ambition se résume à posséder un ordinateur. Quand vous avez l’impression que votre pays ne vous aime pas, que la vie ne vous aime pas, arriver en classe de terminale est un exploit.


Un jour Béji Caid Essebsi, après l attentat de Sousse a spontanément dit ”الضرب كان في الورق ولى في لعتق”. Nous sommes ”الورق” en l’occurrence.


Un élève de Kasserine n’est pas moins intelligent qu’un élève de la capitale ou de Sfax, mais quand vous n’avez pas le même départ, vous n’avez pas la même arrivée. Ce matin mon pays est Kasserine. Ma patrie sont mes élèves ...

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