MAROC
12/10/2019 17h:12 CET

Pourquoi 5 pays d'Amérique latine se soulèvent au même moment

Ras-le-bol face aux gouvernements, à la corruption, et défense des libertés fondamentales sont les points communs de ces mobilisations.

Carlos Garcia Rawlins / Reuters
Demonstrators during a protest against Ecuador's President Lenin Moreno's austerity measures in Quito, Ecuador October 11, 2019. REUTERS/Carlos Garcia Rawlins

INTERNATIONAL - L’Amérique Latine se soulève et force le monde à la regarder. Sous nos yeux: une société fatiguée de vivre dans la pauvreté et la corruption, une société de plus en plus consciente de ses droits et de la nécessité de les défendre, une société soumise à des tensions allant du néoconservatisme féroce à l’usure des dirigeants de longue date, mais aussi à l’ingérence extérieure et au développement d’une nouvelle classe émergente qui en demande davantage.

Tout cela donne lieu à des manifestations comme celles que l’on observe actuellement en Équateur, au Pérou, en Bolivie, en Argentine et en Colombie. Ces mobilisations sont toutes différentes, mais elles ont néanmoins pour point commun le ras-le-bol généralisé et un élan de solidarité, le tout avec en arrière-plan un calendrier électoral important.

Au cours des cinq dernières années, selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC), 17 millions de Latino-Américains ont rejoint le nombre vertigineux de personnes vivant dans l’extrême pauvreté. Cela équivaut à 63 millions de personnes touchées. Dans cette partie du monde, 42% des employés gagnent moins que le salaire minimum. Parmi les personnes retraitées, très peu touchent une pension décente à cause du caractère informel de leurs anciens emplois; les femmes sont les plus touchées par cette précarité. Une accumulation qui mène aujourd’hui au soulèvement de tout un peuple.

Équateur: des mesures drastiques pour le FMI

Les manifestations qui se produisent en ce moment en Équateur ont poussé le pays à décréter l’état d’urgence le 3 octobre. Près de 500 manifestants ont été arrêtés. Mais la mobilisation s’est intensifiée ce mardi lorsque, après le transfert du gouvernement de Quito à Guayaquil, plusieurs manifestants ont envahi le Parlement et ont fini par être expulsés par les forces de l’ordre.

Ce qui a mis le feu aux poudres dans ce pays: une liste de mesures approuvées par le président Lenin Moreno il y a tout juste une semaine. Grâce à ces mesures, le Fonds monétaire International a fini par accorder au pays un prêt de 4,2 milliards de dollars sur trois ans.

Parmi ses mesures, Moreno a mis en place une nouvelle contribution spéciale pour les entreprises dont le chiffre d’affaires annuel est supérieur à 10 millions de dollars (serrer la ceinture des plus riches pour allouer jusqu’à 300 millions supplémentaires à la sécurité, la santé et l’éducation). Mais ce que la population retient, c’est qu’il a a aussi réduit de 20% les salaires des contrats temporaires du secteur public, les vacances des fonctionnaires de 30 à 15 jours et une contribution d’une journée de salaire par mois au Trésor public. 

La mesure la plus contestée est la suppression des subventions au carburant, qui étaient en vigueur dans le pays depuis 40 ans et représentaient environ 1,3 milliard de dollars par an.

Depuis, le prix de l’essence et du gazole a doublé. Et cela touche particulièrement les agriculteurs -qui nourrissent les villes- et les transporteurs. Tout cela a donné lieu à deux jours de grève, durant lesquels plus de 7000 agriculteurs se sont déplacés jusqu’à la capitale, Quito, pour protester contre cette décision. Des étudiants, des chauffeurs des transports publics et des forces d’opposition se sont joints à la marche.

Moreno, qui assure que ces mesures visent la “réactivation économique” de l’Équateur, déclare ne pas vouloir faire marche arrière, car “les bonnes réformes n’ont pas de demi-mesure”. Face aux manifestations, le chef d’État a temporairement déplacé le siège du gouvernement de Quito à Guayaquil. Il dénonce “un coup d’État secret”. Selon lui, les manifestants “violents” seraient “payés et contrôlés” par le Venezuela ainsi que par son prédécesseur, Rafael Correa.  

Pérou: une crise à la tête de l’État

Dans le cas du Pérou, les manifestations remontent au 30 septembre, jour de la dissolution du Congrès et de la convocation pour des élections législatives le 26 janvier. C’est le résultat d’une lutte entre le président Martín Vizcarra et ses opposants, les Fujimoristas, ainsi que leurs alliés, qui détenaient la majorité parlementaire. 

Vizcarra était incapable de gouverner et changer les choses avec un Congrès majoritairement contrôlé par l’opposition. Pour la troisième fois de l’année, il a demandé à se soumettre à un vote de confiance, cette fois-ci au sujet du mode de nomination des juges au Tribunal constitutionnel. Si le Congrès le lui refusait, l’article 134 de la Carta Magna autorisait le président à dissoudre le gouvernement.  

Seulement, le Congrès a élu les nouveaux membres de la Cour Constitutionnelle et a ensuite voté la motion, lui donnant donc la confiance de la part du gouvernement. Mais Vizcarra, entendant que la première nomination avait eu lieu, a démissionné et convoqué de nouvelles élections législatives. L’opposition dénonce un coup monté du président dans le but d’élire de nouveaux membres du Congrès. Tandis que le président, lui, accuse ses opposants d’utiliser leur majorité pour contrôler la Constitution et l’empêcher de gouverner. C’est donc un vrai bras de fer à la tête du gouvernement péruvien, entre Vizcarra et l’opposition. 

À cela s’ajoutent les anciens présidents impliqués dans l’enquête Odebrecht, le plus gros scandale de corruption d’Amérique latine (Alejandro Toledo, Pedro Pablo Kuczynski). De quoi rendre le face à face Cabinet-Congrès, qui dure depuis maintenant trois ans, plus exaspérant encore pour la population.

La plupart des manifestations de ces derniers jours sont organisées en soutien à Vizcarra. Ses supporters pensent que leur leader essaie de mettre en place une série de plans anti-corruption, ou des réformes sur lesquelles les partisans de Fujimori ont essayé de mettre leur veto. 

Depuis la démission de Vizcarra, deux successeurs par intérim ont également lâché le poste. La tenue prochaine d’élection fait débat et certains ont demandé  à l’Organisation des États américains (OEA) d’envoyer des observateurs internationaux. Tout peut arriver.  

Bolivie: les incendies et l’après Morales

En Bolivie, les manifestations ont une double origine: des marches massives ont eu lieu à Santa Cruz, la capitale, pour dénoncer l’inaction du gouvernement face aux incendies en Amazonie, mais aussi pour dénoncer le fait que l’actuel président, Evo Morales, est aux commandes depuis... 2006. 

Les groupes d’opposition et les agriculteurs de la région dénoncent le temps qu’a mis Morales à déclarer l’état de catastrophe nationale dans le but, selon eux, de faciliter la gestion des fonds internationaux destinés à venir en aide après les incendies.

Une superficie équivalente au Costa Rica a déjà brûlé depuis le début des événements en Bolivie (51.100 km²).  

Carlos Mesa, le principal adversaire de Morales aux élections, est à la tête des manifestations. Mais l’actuel Président est toujours en tête des sondages, avec 38,8% des intentions de vote contre 25,4%. La gestion économique de Morales est un des arguments majeurs pour lui redonner la main. 

Mesa encourage la population à descendre dans la rue la semaine prochaine pour s’opposer ce qu’il considère être une fraude électorale.Initialement, Morales ne devait pas pouvoir se présenter en 2019 pour un quatrième mandat. Mais le tribunal suprême électoral a finalement donné son feu vert pour une nouvelle candidature. Si Morales est élu, son mandat court jusqu’en 2025. 

Colombie: une lutte pour une éducation décente

En Colombie, le mouvement est porté par les jeunes et plus particulièrement les étudiants. Jusqu’à cinq établissements d’enseignement supérieur de Bogotá, la capitale, ont manifesté fin septembre pour dénoncer des cas présumés de corruption dans le système administratif de ces écoles et rappeler, par la même occasion, au conservateur Ivan Duque qu’il n’investit pas dans l’éducation comme il l’avait pourtant promis. 

Les étudiants ont constaté tant d’excès dans le fonctionnement de leurs universités qu’ils ont demandé au conseil municipal de Bogotá de prendre le contrôle, pour les éviter. 

Les manifestations étaient supposées se dérouler de manière pacifique, mais toutes se sont terminées par des affrontements entre étudiants et la police antiémeute, ce qui a fait une vingtaine de blessés.

Les autorités locales dénoncent “des intentions violentes” et déplorent que 300 bus aient été vandalisés depuis le début des manifestations. Les associations étudiantes insistent pour dire qu’elles ne savent pas qui sont les “gens à capuche” responsables de ces violences et dégradations. 

Ivan Duque est à la peine depuis un moment avec les étudiants: ils ont déjà manifesté en novembre 2018 (et ils ont reçu des promesses sur les budgets) en avril de cette année (contre un plan national de développement qui ne garantissait pas l’égalité des chances). Et les tensions continuent de s’intensifier avec une nouvelle mobilisation ce jeudi 10 octobre pour demander où se trouvent les 4,5 milliards de dollars promis.

Argentine: on crie famine

Septembre a été un mois de mobilisation en Argentine et, bien que l’approbation de certaines mesures ait quelque peu calmé les choses, le deuxième tour des élections présidentielles, le 27 octobre, maintient la rue sur le qui-vive. La raison principale de cette agitation: la faim. 

Les citoyens ont exigé avec les syndicats, les ONG, les plateformes de quartier et les étudiants que l’urgence alimentaire soit décrétée. Le peso a de nouveau été dévalué, l’inflation a augmenté, la pauvreté atteint quasiment les 40%, le chômage 12% (deux millions de personnes) et le pouvoir d’achat est en chute libre. 

Le président Argentin Mauricio Macri a pris des mesures économiques désespérées en août pour tenter de gagner du terrain par rapport à son concurrent, le péroniste Alberto Fernández, qui a remporté le premier tour du scrutin. Seulement Alberto Fernandez a mis au point un plan spécial qui suscite plus d’espoir que ceux du président actuel.

Finalement, l’état d’urgence alimentaire a été déclaré, mais cela n’empêche pas la chute du pouvoir d’achat et la transformation des écoles en centres sociaux par les enseignants. “Avec la faim, on ne peut ni enseigner ni apprendre”, déclarent-ils. Jusqu’au jour des élections, il reste beaucoup à réclamer. 

Article initialement publié sur Le HuffPost Espagne et adapté en français par Coline Chambolle pour Le HuffPost France