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25/04/2019 11h:37 CET | Actualisé 25/04/2019 11h:37 CET

Pour une véritable justice transitionnelle

NurPhoto via Getty Images

On le sait notre pays qui se soulève depuis plus de deux mois avec force et grâce est un pays blessé.

Les blessures sont profondes et lointaines.

Il y a celles d’un passé falsifié. On connaît certains des mensonges qu’on nous a sans cesse rabâchés. Une famille nationaliste unie, glorieuse irréprochable. Rien sur les violences intestines, les luttes fratricides, les trahisons, les assassinats et les abandons. Rien sur les crimes commis. Les hommes de valeur et de talent qu’on a évincés sans autre raison que l’ambition dévorante de quelques uns. Et jamais un seul mea culpa. Jamais le début d’une remise en question saine et constructive.

Etre algérien, c’est être un héros. Un vrai. Pas de place pour la nuance, la fragilité, la vulnérabilité ou l’erreur. Il nous faudra un jour récrire toute cette histoire pour l’enseigner dignement à nos enfants. Sans honte. Cela n’enlève rien à notre combat. Cela n’ôte rien à la justesse de notre cause. Ce travail déjà amorcé ici est là, c’est à nos futurs historiens et historiennes de s’y atteler. Mais aussi à nos cinéastes, nos écrivain(e)s et nos artistes.

Il y a aussi les blessures des années 1990. Plus récentes et plus vives. Plus d’une décennie de discorde, de fitna, pour employer un terme qui tient une place particulière dans notre imaginaire. On a tant et si vite tourné la page de cette période noire que nous sommes incapables de chiffrer exactement nos morts. Entre 40 000 et 200 000 disent certains, d’autres avancent 100.000 morts. Sans compter les disparus enlevés par les forces de l’ordre et jamais réapparus et dont on peine à évaluer le nombre.

On le sait, la concorde civile et les différentes lois d’amnistie que nous a concocté l’ex-président n’ont rien réparé. Elle n’ont fait qu’accroitre les divisions et les méfiances. Les victimes et leurs famille souffrent en silence et n’ont pas droit à la parole sous peine de poursuites judiciaires. Pendant que leurs bourreaux n’ont jamais été inquiétés, n’ont jamais présenté d’excuses publiques. Comment faire cesser le silence ? Comment surmonter la terreur et le traumatisme qui en sont les corolaires immédiats? Comment exorciser les démons du passé ? Comment retisser et réparer les déchirures d’une société disloquée ?

Pour panser ces blessures, il nous faudra faire un véritable travail de réconciliation. Les exemples sont nombreux. On peut citer les commissions qui sont nées lors de périodes de transition en Bolivie (1982), en Argentine (1983), au Chili (1990), au Salvador (1993), en Haïti (1995) et aussi en Afrique du Sud (1995) et au Rwanda (1996). Il n’y a évidemment pas de solution miracle. Aucun modèle n’est parfait. On ne se remet pas de plusieurs années d’apartheid, d’un génocide ou d’une dictature militaire aussi aisément.

Mais face à la difficulté de recourir à une justice pénale qui loin de pacifier les traumatismes, les prolonge et les avive, il faut un nouveau droit fondé sur la vérité, la responsabilité, l’équité et le pardon. C’est ce qu’on appelle une justice transitionnelle dont la principale vertu est de libérer la parole. Que chacun puisse enfin s’exprimer. Victimes d’abord et avant tout. Et pourquoi pas bourreaux. Que ceux qui ont souffert et souffrent encore se sentent entendus et compris.  Que ceux qui ont commis des crimes et s’en repentent, présentent des excuses.

L’un des ex-leaders du FIS, Abbassi Madani est mort hier. Paix à sa pauvre âme qui risque d’être durablement tourmentée de ne pas s’être publiquement repentie de sa lourde responsabilité dans les événements qui ont précipité tant de morts et de souffrances.

Les réactions vives face à son décès montrent combien les plaies sont encore béantes et rappellent que toute justice transitionnelle est un moment nécessaire pour une société blessée. Périlleux, il est vrai,  mais nécessaire. On ne bâtit pas un pays sur les bases erronées de la haine, de la rancœur et du déni.

Il y a aussi les blessures que tout régime autoritaire inflige à ses sujets. Les exactions. Les répressions sanglantes, les tortures, les disparitions. Les emprisonnements arbitraires. Les blessures du printemps berbère de 1980, d’octobre 1988 puis du printemps noir de 2001. De cela aussi il faudra parler. Car il nous faudra découvrir la vérité, la révéler et la conserver dans notre mémoire collective et non plus la falsifier comme l’a toujours fait le pouvoir.  

Il y a enfin la rente dilapidée. La corruption généralisée. Les fortunes mal acquises. Les monopoles et les déprédations. Les compromissions. Comment peut-on croire une seule seconde que le spectacle des arrestations qu’on nous inflige depuis quelques jours assure une quelconque justice, une quelconque réparation puisqu’il est orchestré par ceux-là mêmes qui ont permis et encouragé ces malversations et qui en ont profité ?

La justice transitionnelle est l’un des objectifs de notre soulèvement. Elle n’apparaît pas forcément explicitement dans nos slogans mais c’est au fond ce que nous souhaitons tous. Nous avons déjà amorcé notre réconciliation en sortant dans les rues du pays chaque vendredi, en communiant, en nous regardant à nouveau dans les yeux. En admirant le courage et l’abnégation de nos étudiants chaque mardi. Nous avons de nous-mêmes, et sans l’aide de quiconque, amorcé une paix sociale dont on nous prive depuis des années.

Nous avons redécouvert combien nous nous aimons les uns les autres et combien nous chérissons notre pays. Mais si nous les laissons faire, si nous croyons une seule seconde à cette mascarade de justice qui désigne des criminels et en laisse tant d’autres impunis, cela équivaudrait à l’échec de notre révolution en marche. Restons unis et pacifiques. Soyons résolus et gais. Mais surtout ne soyons pas dupes.