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16/03/2018 09h:32 CET | Actualisé 16/03/2018 09h:32 CET

Pour une nouvelle socialisation des musées en Tunisie

Tout en s’orientant vers un public diversifié, le musée qui tend, au début de la République, à détenir la Mémoire collective s’isole quelque peu du citoyen.

DEA / ARCHIVIO J. LANGE via Getty Images

Que l’Histoire ait de l’avenir, deux événements parmi d’autres, deux événements contemporains, le soulignent assez: l’ampleur du débat sur l’apport du patrimoine historique à l’économie, et l’envie de musées qui s’exprime depuis l’attaque du Bardo de maintes manières. Mais dans une situation économique presque catastrophique, la hausse des fréquentations des musées peut bien s’expliquer par des évènements exceptionnels comme la visite des politiciens et ministres étrangers, le succès d’une exposition temporaire ou d’un programme d’action culturelle. En plus, ce phénomène n’a pas encore vraiment touché toutes les classes sociales : l’essor correspond pour une large part à celui des nouvelles formes du tertiaire et des services. Les enseignants en revanche sont plus nombreux à intégrer dans leur enseignement la visite au musée et des services éducatifs assez variés se sont parfois mis en place dans les musées pour faciliter cette collaboration: l’Agence de mise en valeur du patrimoine et de promotion culturelle (AMVPPC) n’a-elle pas organisée tout récemment une visite guidée pour les journalistes tunisiens au site archéologique de Carthage?
Faut-il pour autant se satisfaire des rencontres qui s’ébauchent entres le tunisien et le monde des musées? Ou, autre manière de dire la même chose, les citoyens tunisiens tirent-ils le maximum de ce que les musées peuvent ou pourraient offrir à leur formation culturelle, à leur enracinement citoyen ou à leur vision de l’humain?


La question de l’usage pédagogique des musées n’est d’ailleurs pas nouvelle en Tunisie. Elle remonte aux premières années de la République: celle-ci décide-t-elle pas non seulement de sauvegarder en les mettant au musée les œuvres qui portent témoignages “antiques”, mais finalement, de les montrer dans un ordre si possible chronologique. Il s’agit de conserver le patrimoine dans des bâtiments qui appartiennent à la Nation et d’en confier largement l’usage aux spécialistes. Mais au court des dernières décennies est apparue la question de la place et de la fonction du musée dans la société d’aujourd’hui. En d’autres termes, comment l’institution publique muséale est-elle à même de répondre au défi de la contemporanéité?


Tout en s’orientant vers un public diversifié, le musée qui tend, au début de la République, à détenir la Mémoire collective s’isole quelque peu du citoyen. Mais c’est sans doute pendant “l’ère Ben Ali” que s’accentue le divorce. Les musées s’assoupissent alors quelque peu, ou, tout au moins, tendent à limiter leurs ambitions. Les projets de musées, nombreux aux années 1960-1970, se raréfient. Les visites aux musées de l’intérieur du pays se font de moins en moins nombreuses. Les choses restent presque les mêmes après la chute de l’Ancien Régime, même si on assiste parfois à une montée temporaire de la curiosité citoyenne.

DEA / ARCHIVIO J. LANGE via Getty Images

 


Ce discours peut à bon droit paraître bien pessimiste. Mais le vrai problème, dira-t-on, c’est de savoir comment la proximité d’un ou de plusieurs musées, et, concrètement, la visite au musée peuvent contribuer à enrichir et à renouveler la citoyenneté? Tout en sachant que ces visites-citoyennes aux musées ne peuvent revêtir le même contenu pour l’universitaire, l’ingénieur, le médecin et l’ouvrier, comment convaincre concrètement la majorité des citoyennes, toutes classes sociales confondues, que le musée peut constituer pour eux un précieux instrument de culture, et non un simple loisir? Cette certitude doit être acquise de bonne heure. L’école a dans ce domaine un rôle essentiel à jouer.

Que ce soit dès les premières années ou lors des classes terminales, il faut, en les conduisant au musée, prouver aux élèves, citoyens de demain, que le musée est l’un des haut lieux où se conserve la Mémoire collective. Il faut leur montrer que non seulement le musée peut enrichir leur culture et leur donner du bonheur, mais qu’il peut les aider dans l’acquisition d’une vision plus ample, d’une vision renouvelée l’Histoire.


Il est nécessaire d’aller vite. Ce serait grand dommage si les enseignants déjà en poste, déjà formés, passaient à côtés des richesses recélées par le patrimoine visuel détenu dans les musées, et aussi, bien sûr, au-delà des lieux muséaux. C’est pourquoi l’appel à la formation continue présente ici un caractère d’urgence. Il importe d’organiser des stages méthodologiques : ces stages que devraient animer à la fois des historiens, des conservateurs, des archivistes et des archéologues permettraient de former de futurs formateurs. La richesse muséale de Carthage en fait à cet égard un lieu idéal. Ce n’est sans doute pas le seul. Les enseignants ainsi formés pourraient ensuite faire bénéficier d’autres collègues de leur expérience.


On voit assez qu’entre le musée et l’Histoire il faut des médiateurs : enseignants d’un côté, service culturel du musée de l’autre. Ne pourrait-on rêver, pour conclure, qu’ils se retrouvent régulièrement dans le cadre de chaque établissement ? Alors les sites archéologiques, les œuvres d’art, la tradition, l’image et l’objet, les savoir-faire et les pouvoirs-créer, la création et les conditions de la création, pénétreront vraiment dans notre enseignement. De nouvelles vocations historiennes en naîtront peut-être. Et ceux qui ne les éprouveront pas auront tout au moins mieux compris l’ampleur du regard que l’Historien tente de jeter sur le passé et le présent, sur la culture et la société.

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