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11/04/2019 14h:21 CET | Actualisé 11/04/2019 14h:21 CET

Pour une deuxième République

Reuters

Dans le dernier discours de Ahmed Gaïd Salah du 10 avril, au lendemain de  l’élection par le Parlement de Abdelkader Bensalah comme président de la République par intérim, pour une période de trois mois, on aura noté les sempiternelles accusations complotistes qui imaginent des mains étrangères (nous aimerions des chiffres tout de même et des nationalités, mais peut-être est-ce trop demander) venues manipuler les Algériens et le mouvement de protestation, né il y a bientôt sept semaines et qui ne montre aucun signe d’essoufflement.

Comment cet homme de l’ancien régime, peut-il penser une seule seconde que ce stratagème grossier puisse encore fonctionner ? Plus préoccupante encore est son obstination à jouer les garants de la Constitution en déclarant que : “La conduite de la période de transition nécessite un ensemble de mécanismes dont la mise en œuvre doit s’effectuer conformément à la Constitution (...)”. 

Une constitution caduque

Est-il besoin de rappeler que cette constitution a été mille fois bafouée et ce ne serait-ce qu’il y un mois, lorsque Bouteflika a annoncé le 11 mars qu’il renonçait à briguer un cinquième mandat mais qu’il reportait aussi à une date non encore fixée, l’élection présidentielle, prévue initialement le 18 avril 2019.

Où était-donc Ahmed Gaïd Salah à ce moment-là ? Prenait-il le thé avec Lakhdrar Ibrahimi et consorts pour discuter de la manière dont la transition devait se passer au mépris des revendications du peuple algérien ?

A situation extraordinaire, mesures extraordinaires.

Une transition ne se construit pas sur une constitution caduque, elle nécessite des mesures extraordinaires et un moment d’extra-constitutionnalité, pour faire table rase des institutions et pratiques du passé et pour se débarrasser d’un personnel politique incompétent et corrompu jusqu’à l’os. De ce point de vue là, et à l’exception des députés qui ont refusé de participer à un vote de mascarade, le Parlement en intronisant Bensalah a fait montre de sa lâcheté et de sa servilité et il est désormais  certain qu’il ne représente plus le peuple algérien, si tenté qu’il l’ait représenté un jour.

Reste une question capitale : comment mène-t-on à bien une transition ? Quelles sont les conditions de possibilités d’une entrée véritable et durable en démocratie ? Il me semble que nous avons un point important de comparaison avec la Tunisie voisine.

Certes, les différences entre les deux pays sont nombreuses et connues de tous (absence de rente pétrolière en Tunisie, régime policier vs régime militaire, réformisme vs conservatisme et j’en passe) mais il s’agit là de s’inspirer d’un processus révolutionnaire et non de pinailler sur des similitudes ou des dissemblances générales de contexte et de conjoncture.

Il me semble que les Algériens gagneraient à ne pas s’enfermer dans une forme d’exceptionnalisme de mauvais alois: les processus révolutionnaires se sont toujours inspirés les uns des autres et nous apprendrions beaucoup de la manière dont la Tunisie a mené et réussi sa propre transition, et disons le sans rougir sa propre révolution.

Comme en Tunisie, il faudrait une Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution comme celle qu’a dirigée le constitutionnaliste Yadh Ben Achour qui fut sans conteste l’homme de la transition démocratique tunisienne. Appelons-la comme on voudra, mais cette instance, composée de sages notamment de constitutionnalistes, d’universitaires et d’acteurs de la société civile, toutes et tous intègres et sans ambition politique,  serait en charge de mettre en place une série de lois qui garantirait une véritable entrée en démocratie.

Elle assurerait la liberté d’expression, d’opinion et de culte et la création de partis politiques et d’associations à but non lucratif. Cette instance prohiberait également l’incitation à la haine et les accusations d’apostasie pour assurer la paix sociale et un véritable débat démocratique et pluraliste. Elle aurait aussi pour rôle de mettre en place une commission en charge d’assurer ce qu’on appelle une justice transitionnelle. Cette  commission permettrait de se débarrasser, à travers un processus transparent et équitable, de tous ceux qui ont été compromis dans l’ancien régime, en leur interdisant toute possibilité de participer aux élections et à la vie de la cité.

Il nous faudrait également une instance indépendante qui surveillerait la mise en place d’élections libres et transparentes dans un délais réaliste, autant dire dans plus de trois mois et probablement dans moins d’une année.

Une Assemblée constituante

Il est pour finir hors de question de voter d’abord pour un Président de la République. Les Algériens qui sortent dans la rue depuis sept semaines ne veulent plus d’un sauveur ou d’un pseudo-homme providentiel. En 1989, lors de la première expérience démocratique qu’a connue l’Algérie, nous avions déjà fait l’erreur d’accepter de voter d’abord pour nos élus locaux, avec  la victoire écrasante des islamistes et les conséquences que l’on sait quelques mois plus tard lors du scrutin parlementaire.

Entre le pouvoir exécutif et le pouvoir local, il existe un pouvoir bien plus important et capital : c’est le pouvoir législatif. Une vraie démocratie suppose d’abord le renouvellement de l’Assemblée nationale. Elle doit refléter le peuple algérien dans sa diversité de pensée et avoir toute légitimité pour élaborer une Constitution que nous rêvons équilibrée, républicaine et inviolable. Une Constitution qui s’inscrirait dansles objectifs de cette révolution de la liberté et de la dignité.