TUNISIE
09/05/2018 16h:35 CET | Actualisé 09/05/2018 17h:06 CET

Pour Rached Ghannouchi, "les abstentionnistes n'ont aucun pouvoir". Vraiment?

“Chacun à ses raisons mais les abstentionnistes n’ont aucun pouvoir".

Zoubeir Souissi / Reuters

Le président du parti Ennahdha, Rached Ghannouchi a affirmé mardi, dans une déclaration accordée à Mosaïque Fm en marge des résultats des municipales que”les abstentionnistes n’ont aucun pouvoir”.  

“Les spécialistes disent que les abstentionnistes n’ont aucun pouvoir. Le pouvoir appartient au près de 2 millions de tunisiens qui sont allés voter. C’est eux qu’on doit écouter” a-t-il argué.

Concernant ceux qui ne sont pas allés voter, “chacun à ses raisons mais les abstentionnistes n’ont aucun pouvoir. Il y a des gens qui se présentent aujourd’hui comme les porte-paroles des abstentionnistes mais oublient ceux qui sont allés voter”.

Rached Ghannouchi a également qualifié d’ “historique” ce scrutin, “un moment de joie pour les Tunisiens, qu’on ne peut gâcher en parlant du faible taux de participation”. 

“En réalité, partout dans le monde, le taux de participation aux élections municipales se situe aux alentours de 30% à 40%” a-t-il conclu. 

France, Espagnes: Des taux de participations à plus de 60%

Si l’on se réfère à deux exemples de démocraties que sont la France et l’Espagne, le constat effectué par Rached Ghannouchi est discutable. En France, malgré une tendance à la baisse de la participation, celle-ci s’est située aux alentours de 63% en 2014 et a toujours été au delà des 60% de participation. 

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En Espagne également, le taux de participation a toujours été supérieur aux 60%. Ainsi entre 1997 et 2015, ce taux s'est toujours situé entre 64% et 68%.

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Un désamour trop tôt de la chose politique, mais il n’est pas trop tard

Si ce taux de participation aux municipales tunisiennes était prévisible bien avant la proclamation des résultats, comment faut-il interpréter cette abstention? Comme un vote sanction contre l’ensemble de la classe politique? Comme une majorité silencieuse ne se sentant pas représentée? Ou comme une fatalité? 

Ahmed, 32 ans n’a pas voté et il l’assume totalement: “Je me suis fait avoir trois fois, on ne m’aura plus. J’ai voté en 2011 et le parti pour qui j’ai voté n’a pas tenu ses engagements, idem en 2014. J’ai décidé de ne plus voter” explique ce jeune travailleur dans un centre de réparation de voitures.

Pour lui, “la meilleure réponse à apporter, à tous ces politiciens, c’est le désengagement, l’indifférence et le mépris”. 

Mais alors accepte-t-il que les voix des autres se fassent entendre par les urnes et pas le sien? “Vous croyez réellement que leurs voix vont être entendues? Dans ma famille, mon père et ma mère ont voté, et vous savez pourquoi? Par cupidité! Ils croient réellement que le candidat qui leur a promis une autorisation pour un débit de tabac le leur accordera!” explique-t-il.

Quid de 2019? ”À ce jour, je ne voterai pas en 2019. Aucun parti ne m’intéresse. La seule chose qui me fera changer d’avis, c’est qu’un danger imminent se profile, sinon je continuerai d’exercer mon droit d’abstention”.

Sana, la quarantaine, est plus optimiste: “Je n’ai pas voté lors des municipales. Le programme de certaines listes indépendantes m’ont plu, mais je n’avais pas confiance”.

Pour cette propriétaire d’un magasin situé dans un quartier huppé, “le jeu n’en valait pas la chandelle. Aller donner ma voix à quelqu’un juste parce qu’il faut voter, non! Aucune liste ne répondait aux aspirations réelles de ma commune, et depuis 2014, j’ai décidé de ne plus ‘voter utile’” en référence à l’appel du parti Nidaa Tounes lors des élections de 2014 de voter utile contre Ennahdha.

Cependant Sana affirme qu’elle ne votera en 2019 “que si un changement s’opère sur la scène politique, genre un nouveau parti qui fédère, un peu comme Macron et son parti en France, quelque chose de jeune, incarné par des jeunes honnêtes et avec des idées”.

Mohamed Ali, 26 ans, se qualifiant comme “contestataire de gauche” n’a pas voté non plus: ”Ça va changer quoi ces municipales? Rien, à part pour les vainqueurs qui permettront à leurs familles de profiter de leur fonction!” estime-t-il avant d’ajouter “je suis pour que la municipalité soit gérée par ses propres citoyens et pas par des gens parachutés d’on ne sait où”. Étudiant engagé, il ne ferme cependant pas la porte aux élections de 2019: “Je suis déçu par les partis de gauche, aucun n’a été capable de faire son autocritique. La majorité continuent de réfléchir comme dans les années 1980. Or aujourd’hui, je suis sûr qu’une gauche sociale pourrait gagner les élections, je suis même persuadé qu’on pourra relancer l’économie par le social, et peut-être qu’un ou deux partis choisiront ce chemin”, que lui suivra.

Interrogé par le HuffPost Tunisie, le politologue Salim Kharrat explique que les abstentionnistes n’ont pas de pouvoir “car ils n’ont pas été ‘actifs’ dans la désignation des locaux. Ghannouchi n’a pas tort mais il a une lecture restrictive. L’abstention est un message fort” a-t-il expliqué avant d’ajouter: “Il n’est pas sûr que les abstentionnistes de 2018 aillent voter en 2019. Les choses n’auront pas beaucoup changé d’ici là, notamment au niveau des réformes sociales”.

Abstentionnistes mais pas exclus...

Les abstentionnistes ne seront pas pour autant exclus de la prise de décision au niveau local, et auront par conséquent “un pouvoir”, celui d’assister et de prendre part aux programmes de développement.

En effet selon l’article 139 de la Constitution “Les collectivités locales adoptent les instruments de la démocratie participative et les principes de la gouvernance ouverte afin d’assurer la plus large participation des citoyens et de la société civile dans la préparation de projets de développement et d’aménagement du territoire et le suivi de leur exécution, et ce, conformément à ce qui est prévu par la loi”.

Ce principe se trouve enraciné dans l’article 28 du Code des collectivités locales: “Dans l’établissement des programmes de développement, les collectivités locales recourent obligatoirement aux mécanismes de la démocratie participative. Dans leur préparation, la collectivité doit assurer une participation effective des habitants et des organismes de la société civile. Le conseil de la collectivité locale assure une participation effective et globale des différentes catégories et des zones couvrant la collectivité durant les différentes phases de préparation des programmes de développement, de suivi de leur exécution et de leur évaluation. La collectivité doit prendre toutes les mesures pour informer les citoyens et les organismes de la société civile préalablement des politiques publiques, des programmes de développement. Elle doit, en outre, assurer leur participation”.

La Tunisie a vécu le 06 mai dernier ses premières élections municipales après la révolution. Selon les estimations préliminaires de l’ISIE le taux de participation se situe aux alentours de 33,7%, un résultat jugé faible par plusieurs observateurs.

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