LES BLOGS
08/03/2019 16h:32 CET | Actualisé 08/03/2019 16h:33 CET

Pour la journée internationale des droits des femmes, quelques mots à remettre en question

Une bonne résolution à adopter à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes? Utiliser le langage pour tendre vers l’égalité.

noipornpan via Getty Images

Le langage est responsable de bien des maux (et mots!). Si vous avez conscience des inégalités de genre que peut véhiculer la langue française, mais n’êtes pas tout à fait prêts pour l’écriture inclusive, vous pouvez commencer par remettre en question certains termes.

1) Nymphomane

“C’est une vraie nympho”: cette phrase, vous l’avez peut-être déjà prononcée, probablement déjà entendue, pour qualifier le comportement d’une femme ayant eu des relations sexuelles avec plusieurs hommes de son entourage. Si ce mot ne vous choque pas particulièrement, il vous suffit de retourner la situation pour en comprendre le problème: un homme qui a eu des relations avec plusieurs femmes de son entourage, qu’est-il donc? “Un nympho”? Non - c’est là que vous vous rendez compte que “nymphomane” est un terme exclusivement féminin, sans homologue masculin comparable.

Et pour cause: le mot “nymphomane” a été inventé au cours de l’ère victorienne, au XIXe siècle. Ironiquement, son terreau est scientifique: effrayés par le fort appétit sexuel de certaines femmes, des médecins répandent l’idée selon laquelle il s’agirait d’une maladie. À cette maladie supposée, ils donnent un nom: “nymphomanie”. La folie des nymphes, emportées dans leur vilaine passion, incapables de contrôler leurs désirs ardents.

Cette origine douteuse mise à part, prenons maintenant un équivalent masculin proche: “coureur”. Un terme de conquête, d’action, de volonté. On voit tout de suite la différence fondamentale avec le terme de nymphomanie, qui suggère que la femme serait sous emprise de ses pulsions. Utiliser le mot “nymphomane” pour qualifier quelqu’un, ce n’est donc pas seulement la juger – c’est la juger au travers d’un prisme profondément misogyne.

Pour toutes ces raisons-là, il paraît clair que le mot “nymphomane” ne devrait plus être employé aujourd’hui. Et pourtant, il le reste largement. Un remède très simple existe: pour qualifier la pathologie qui consiste à avoir un appétit sexuel démesuré, vous pouvez simplement utiliser le terme “hypersexuel”, qui s’applique aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Et si vous souhaitez juger une femme qui a simplement réussi à avoir qui elle voulait quand elle voulait, vous pouvez simplement vous abstenir de le faire!

2) Instinct maternel

Encore un terme qu’on utilise comme on achèterait une baguette - et pourtant, son existence n’est pas évidente pour tout le monde. Bien entendu, il ne s’agit pas de nier en bloc l’amour qu’une mère porte naturellement à son enfant, néanmoins il est nécessaire de remettre cette notion en perspective. Sujet à controverse, l’amour maternel a été étudié sous plusieurs aspects – historique, scientifique, psychologique, sociobiologique. Différentes thèses ont été avancées et il est difficile d’en conclure quoi que ce soit, dans la mesure où chaque angle est aussi utilisé pour défendre une certaine vision de la femme, voire un certain schéma sociétal.

Par exemple, Elizabeth Badinter, dans son ouvrage L’Amour en plus, s’appuie sur l’évolution du comportement maternel depuis des siècles. Elle défend l’idée que l’instinct maternel n’est en aucun cas issu de la nature propre des femmes et qu’elle est une construction sociale. Parallèlement, des études scientifiques sont menées pour comprendre l’impact de l’ocytocine, hormone diffusée pendant et après la naissance, ou encore les sons émis par les nourrissons, sur les comportements maternels.

À la croisée de l’explication social et biologique, Sarah Blaffer Hrdy, anthropologue et sociobiologique, considère que l’instinct maternel n’est pas un programme infaillible – il peut être déclenché par une série de détonateurs, qui se déclencheront ou non, en fonction de facteurs extérieurs: “Au lieu des vieilles dichotomies entre nature et culture, il faut s’intéresser aux interactions complexes entre gènes, tissus, glandes, expériences passées et signes de l’environnement, y compris les signaux sensoriels lancés par les nourrissons et les individus proches.” (Les instincts maternels, 2004).

Que vous décidiez de l’employer ou pas, “instinct maternel” n’est pas un terme anodin. Il renvoie les femmes à leur rôle présupposé de donner la vie, alors qu’elles peuvent n’en avoir aucune envie. Il peut être aussi culpabilisant pour les femmes qui souhaitent continuer à s’investir dans leur carrière après avoir eu un enfant et se font blâmer pour cela – souvent de la part d’autres femmes. Enfin, il est souvent employé pour justifier l’injuste répartition des tâches ménagères entre femmes et hommes: 3h26 par jour pour les unes, contre 2h pour les autres, selon l’Insee (2010).

3) Princesse, diva, drama queen...

Vous le voyez venir gros comme une maison: encore des mots qui ne sont pas transposables au masculin. Pire encore: ces mots utilisés pour décrire une personne irrationnelle et trop exigeante n’existant qu’au féminin, ils sont également utilisés pour qualifier des hommes! “Arrête de faire ta diva”, est une phrase qu’on pourrait dire à n’importe qui. Mais alors que la langue française considère le masculin comme neutre et que certains s’opposent à féminiser des noms de métier sous prétexte qu’ils ne sonnent pas bien, pourquoi s’évertuer à utiliser des mots féminins pour qualifier une réalité négative, qui peut être aussi bien masculine que féminine?

Cela peut vous paraître futile, mais c’est en réalité très important. Parce qu’en utilisant des termes féminins à connotation négative pour en affubler les hommes, on blâme le féminin pour les travers de ces hommes. Comme si on imputait aux hommes la responsabilité de ce qu’on leur reproche, pour la rejeter sur les femmes. Alors même que ces comportements ne sont pas l’apanage des femmes, on continue à leur associer un imaginaire féminin.

Une bonne résolution à adopter à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes? Utiliser le langage pour tendre vers l’égalité. Donner leur chance aux autrices, députées, doctoresses et chirurgiennes. Et réfléchir à deux fois avant d’utiliser des termes dont l’origine ou la signification profonde est douteuse.”

Ce blog a été initialement publié sur le HuffPost France.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Twitter.

Retrouvez le HuffPost Tunisie sur notre page Instagram