ALGÉRIE
11/10/2018 15h:38 CET

Portrait- Sarah Bouzid, ingénieur à la Sonatrach: le leadership dans la peau

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Chez Sonatrach, Sarah Bouzid n’a pas cessé de braver les obstacles tout au long de son parcours. Aujourd’hui coordinatrice technique des projets chez la compagnie nationale à 28 ans, cette ingénieur en pétrochimie de formation n’a reculé devant aucun défi, soit-il physique, technique ou, surtout, social. 

Première ingénieur exploitant féminin recrutée au gisement gazier Rhourde Nouss depuis son inauguration en 1988 à Ouargla, Sarah est sans doute une “précurseuse” de la parité homme-femme dans le secteur énergétique en Algérie.  

Depuis son arrivée dans ce gisement, elle a multiplié les ascensions inédites tout en surmontant les obstacles techniques par sa formation et sociaux par sa volonté. Elle espère atteindre, dans un avenir proche, le top management de la compagnie. De toute manière, “ce n’est qu’une affaire de temps”, rassure-t-elle.

Sarah Bouzid est ingénieure en pétrochimie. “J’ai suivi une formation de chemical-engineering à la faculté des hydrocarbures et de chimie à Boumerdès où j’ai passé 5 ans. Par la suite, j’ai réussi le concours de l’IAP (Institut algérien du pétrole) pour une formation de deux années en exploitation des hydrocarbures”, fait-elle savoir.

Ce chemin était avant tout une décision. “Le secteur de la pétrochimie a toujours été une passion. J’aime relever les défis, spécialement dans le domaine du process. J’aurai pu évoluer dans l’agro-alimentaire comme dans le management des déchets mais j’ai eu cette opportunité chez la Sonatrach et je l’ai saisie”.

Au terme de ce cursus en 2015, elle a effectué un stage au champ gazier de Rhourde Nouss. Son arrivée n’est pas passée inaperçue puisque Sarah était la première ingénieure exploitante à être recrutée dans ce gisement depuis son inauguration en 1988.

Précurseuse

“Au début, c’était bizarre”, confie-t-elle. C’était une nouveauté, tant pour le personnel que pour le management. “Le personnel était surpris de voir un ingénieur féminin sur le terrain tandis que le management ne savait pas réellement quelle serait la réaction du personnel face à cette “entorse””, raconte Sarah au HuffPost Algérie.

Le personnel sur le terrain avait de quoi être surpris. S’il est vrai que les ingénieurs et techniciens féminins étaient de plus en plus nombreux à être recrutés chez la Sonatrach, dans le cadre de l’opération recrutement de 8000 éléments en 2015, très peu d’entres eux s’aventuraient sur les terrains. 

Sarah ne faisait par partie de celles-ci. Pour déconstruire les préjugés chez le personnel du gisement et prouver ses capacités, elle a même demandé à travailler de nuit. “Malheureusement, mon manager, après avoir consulté le médecin de travail de la région, a donné son refus, au vu de la loi”, explique-t-elle.

Déçue, l’ingénieure a accepté son sort et le personnel du gisement de Rhourde Nouss a, cependant, pris connaissance de cette requête. “Ils étaient étonnés de ma volonté. Je leur expliquais que je voulais subir et vivre la même chose que les autres. Mais pas que. C’était un challenge pour moi. Aurais-je été capable ?”, s’interroge-t-elle.  

Dans ce gisement, où elle était Operations engineer, Sarah Bouzid a vite évolué. “Je n’aime pas stagner dans le même poste. La vie n’attend pas”, estime-t-elle, souriante. Elle supervisait ainsi les opérations de maintenance et les pannes d’exploitation.

Plus tard, elle est nommée dans l’équipe chargée du projet de la normalisation ISO 50001 dans la région de Rhourde Nouss, une des quatre régions pilotes en Algérie. ll s’agissait d’un système de management d’énergie qui devait être implémenté au niveau du process du gisement.

Séduit par ses compétences, le management lui propose vite un rôle dans la division technique du gisement. “Ce n’était même pas moi qui a entendu parler de cette division technique. C’était une suggestion de mon manager, qui a fait part de son appréciation pour mes raisonnements logiques et mes réactions face aux problèmes”.

Ses supérieurs lui ont ainsi annoncé la création de cette division et lui ont suggéré de la rejoindre. Après un entretien, Sarah est promue comme Coordinatrice technique des projets, chargée de proposer directement des solutions aux problèmes techniques.

“Impératif de changer les mentalités”

“C’était une nouvelle aventure. Une suite logique de ma carrière”, estime-t-elle. Sarah, qui est passée par l’opération et la pratique sur le terrain, se tourne ainsi vers les projets. Un poste qui nécessite plus d’efforts. “Avant, c’était un problème de fatigue physique. Désormais, cela exige plus de formation et de travail sur soi”, affirme-t-elle.

En tant que Coordinatrice technique des projets, “je suis amenée à innover dans chaque projet pour faire face à divers problèmes”. Ce poste exige également un travail d’équipe et de coordination permanent. “Il faut avoir des connaissances dans les autres spécialités mais également un bel esprit de management et de leadership”, explique Sarah.

En tant que femme, la fatigue physique n’est pas la seule difficulté à laquelle Sarah a dû faire face durant son parcours. Les mentalités sociales sont la principale contrainte à laquelle doivent faire face les ingénieures dans le secteur énergétique, estime-t-elle.

“C’est quand même difficile pour les femmes. Socialement, la mentalité algérienne imagine mal une femme responsable”, affirme-t-elle. Sarah Bouzid souligne ainsi la nécessité de montrer qu’une femme qui travaille n’est pas une “anomalie sociale”. Bien au contraire, la présence d’éléments féminins “crée un surplus de potentiel et de la valeur ajoutée dans une équipe”.

“Il faut accepter que les femmes choisissent de travailler dans certains secteurs longtemps dominés par les hommes. C’est une liberté. Elles veulent évoluer, elles ont la capacité et la compétence pour le faire”, dit-elle.

A la Sonatrach, si les cadres sont égaux et touchent des salaires identiques selon les postes, le nombre de managers féminins est très réduit. ”Le pourcentage de personnel féminin a augmenté à la compagnie, grâce à un système de quota. La compagnie fait des efforts dans ce sens. Toutefois, à Rhourde Nouss par exemple, le nombre de personnel féminin ne dépasse pas les 10%. Pourtant, nous avons les compétences nécessaires”.

Sarah souhaite ainsi que les chances d’accès au management soient équitables. “J’aimerais bien voir que les critères pour qu’une ingénieure devienne cheffe de service soit ses compétences sur le terrain. Ce n’est pas tout à fait le cas”, regrette-t-elle.  

“Une affaire de temps”

Cette ingénieure en pétrochimie est tout de même confiante pour l’avenir dans le secteur énergétique. “Cela va sûrement changer dans quelques années. De plus en plus de femmes travaillent dans la maintenance et partent à la découverte du terrain”.

Les nouvelles diplômées pourront suivre ses conseils et marcher sur ses pas, elle, qui se contentait de suivre le parcours des personnalités féminines ayant réussi dans les grandes boites pétrolières. “Cela m’a toujours donné de l’énergie”. “Dans ce domaine, il faut avoir un esprit innovateur, avoir confiance en soi. Tout est possible mais rien n’est facile”.

Confiante dans le futur,  elle se voit dans un poste de leadership dans quelques années. “J’ai toujours rêvé de cela. Même mes collègues croient en moi : j’ai tout pour devenir manager. Je dois juste travailler sur moi-même. C’est juste une affaire de temps. Rien qu’une question de temps”.