MAGHREB
11/09/2013 16h:08 CET | Actualisé 12/09/2013 08h:40 CET

Dictateur par hasard: Portrait de Bachar El Assad, 48 ans aujourd'hui

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Bachar El Assad

Les médias ne se lassent pas de Bachar El Assad. Perché sur sa colline présidentielle de Damas, l'homme à la moustache, autocrate par-ci et dictateur par-là, n'a jamais vu son nom fournir autant de résultats sur Google. Les journalistes raffolent de ses interviews, qu'il dirige, pour la plupart, d'une main de maître. Avec plus de 100 000 morts à l'actif de ses choix, comment s'étonner d'une telle célébrité? Et pourtant, bon nombre de ces médias ingrats en oublie de lui souhaiter un joyeux anniversaire en ce jour de ses 48 ans. L'occasion, tout de même, de lui refaire le portrait.

Dictateur par hasard

Né à Damas le 11 septembre 1965, Bachar El Assad voit d'en bas son père Hafez conquérir le pouvoir cinq ans plus tard. Pendant que le papa se modèle un pays docile, petit Bachar fait ses classes à l'école, comme tout le monde. Après un parcours moyen, il termine ses études de médecine à 23 ans et s'envole pour l'Angleterre, où il se spécialise en ophtalmologie.

Pendant que Bachar mène la grande vie d'expatrié, son aîné Bassel, promis au trône républicain, est resté au pays. Le fils sportif fait de l'équitation et gagne ses courses, on lui promet un brillant avenir. On lui colle l'étiquette de réformateur potentiel, comme à tous les héritiers proclamés, dont la présence même fait naître de fous espoirs. Mais en 1994, Bassel El Assad meurt dans un accident de voiture. Bachar l'ophtalmologue est rappelé au bercail. A l'image du roi George V, avec lequel il partage par ailleurs le fléau des défauts d'élocution (il zozote), le deuxième sur la liste est projeté sur les devants de la scène après s'être désintéressé de la politique pendant tant d'années.

Pendant six ans, Bachar El Assad va passer par une préparation intense à son futur rôle: académie militaire de Homs et poste de conseiller politique auprès de son père. Loin des prescriptions de lunettes et des fonds d'oeil, Bachar assume sa nouvelle vie. Asma, sa future femme, débarque dans son sillage. Rencontrée à Londres, la banquière diplômée du King's College deviendra une icône dans la région, multipliant l'activisme associatif et les apparitions médiatiques. Celle que Voguesurnommera bientôt la "Rose du Désert" épouse Bachar, qu'elle appelle "mon canard", en 2000. La même année, la mort de Hafez El Assad propulse l'ex-ophtalmologue aux commandes de la Syrie.

"Mon canard" suscite des espoirs, certains observateurs affirment y voir un réformateur. Mais son arrivée au pouvoir apporte avant tout le premier prototype de l'oxymore "Régime républicain héréditaire arabe".

L'âge d'or

Formellement confirmé à son poste par référendum, sur le score étriqué de 97%, Bachar El Assad entame rapidement une campagne diplomatico-médiatique auprès des autres Etats, en donnant priorité à la France, où Jacques Chirac l'apprécie. En guise de bonne foi, le néo-président syrien fait libérer 10,000 prisonniers politiques et promet une libéralisation autant économique que sociale.

"Sa plus grande oeuvre a été de convaincre les journalistes, les académiciens et les diplomates qu'il était ouvert à la possibilité du changement", analyse le journaliste du Guardian Peter Beaumont. Plusieurs observateurs affirment aujourd'hui que les réformes intentionnées ont été empêchées par la Vieille Garde du père. Même s'il ne fait pas suivre les mots par des actes, Bachar El Assad va pourtant persister dans le même discours. En janvier 2011, quelques mois avant le début de la révolte, il continue à marteler la nécessité de "changement" et "d'adaptation" dans un entretien au Wall Street Journal. Entretemps, il a été réélu sur un score déjà-vu de 97%, en l'absence d'autres candidats. "Ce grand consensus démontre la brillance de notre démocratie", avait alors commenté son ministre de l'Intérieur Bassam Abdel Majid.

On le croise dans un quartier populaire d'Alep, où il va dîner avec le Premier ministre turc Recep Tayip Erdogan, aujourd'hui retourné contre lui. On le voit en pleine opération séduction au bras de sa "Rose du désert". C'est l'âge d'or de Bachar El Assad.

Héritage de Machiavel: Gène ou génie?

Hormis l'exceptionnelle popularité de la première dame, le nouveau régime ressemble sensiblement au précédent. Bachar El Assad a pris les commandes d'un système très bien rôdé, visant autant la stabilité du pays que la sécurité de la communauté alaouite et la perpétuation de l'élite au pouvoir. Difficile de changer une tactique qui marche.

"Il s'est réveillé à la réalité d'un système qui demande au chef de diriger le pays d'une main de fer", explique le chercheur syrien Nihad Sirees dans The Daily Beast. La répression contre la communauté kurde, qui fait plus de 30 morts à Qamishlo en 2004, indique la ligne sécuritaire du régime.

En 2011, les révoltes provoquent alors la réaction prévue par la tradition perpétuée. Déjà en 1982, Hafez El Assad avait ordonné le massacre de 20,000 personnes dans la ville de Hama, dans le cadre d'une violente répression contre les Frères musulmans. Derrière cet exercice du pouvoir par la force se cache le prince Machiavel. Pour celui qui affirmait qu'il était "plus sûr d'être craint que d'être aimé", gouverner consistait à mettre "ses sujets hors d'état de nuire et même d'y penser".

En effet, le peuple syrien a longtemps vécu sans même penser à nuire. "La Syrie a été le 'royaume du silence'", rapportait l'activiste syrien Suhair Abassi à Al Jazeera. "La peur domine la vie des gens".

La machine à gouverner syrienne continue à tourner à plein régime, et Bachar El Assad, logé dans sa locomotive, n'a qu'à appuyer sur les bons boutons. Impossible de savoir s'il y a posé sa marque de fabrique, ou si la machine l'a juste entraîné dans sa course. Force est malgré tout de constater que le fils n'égale pas le père. Par deux fois, il s'est trompé de bouton. D'abord en autorisant Al Qaida en Irak, aujourd'hui liguée contre lui, à installer ses bases arrières au Nord de la Syrie à la suite de l'invasion américaine. Puis en démocratisant Internet et la téléphonie mobile, "deux outils qui lui seront fatals" explique le correspondant du Monde Christopher Ayad.

Mais un ophtalmologue ne peut pas tout savoir. Joyeux anniversaire, mon canard.