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07/03/2019 10h:14 CET | Actualisé 07/03/2019 10h:14 CET

Politiques croisées d’investissement Inde-Chine en Afrique: Tentatives libérales et Realpolitik

Reste à l’Afrique de tirer son épingle du jeu dans cette course.

MicroStockHub via Getty Images

Depuis l’ouverture aux marchés de la Chine à l’initiative de Deng Xiaoping à la fin des années 1990, l’état n’a cessé d’accroitre la part de ses investissements directs à l’étranger (IDE) que ce soit vers les états en développement ou vers les états développés[1] jusqu’à l’explosion, en 2007, où du fait de la crise économique mondiale et du contrepoids chinois, les investissements sortants ont plus que doublé passant de 20 à 50 millions de dollars américains USD[2]

Si au niveau mondial, les principaux états de destination des IDE, toutes origines d’investissements confondues, restent les états de la zone de la triade, les états du groupe des BRICS talonnent de plus en plus les parts des états dits développés. Où se situe l’Afrique dans tout cela ? La part de la zone africaine et MENA ne représente que de faibles miettes. Concernant l’Afrique, elle ne représente que 6.3% de la part totale des états récepteurs d’IDE à travers le monde en 2017[3] avec une chute brutale de 21% en un an en raison notamment de la dépréciation des prix du Pétrole et de la récession du secteur des matières premières[4]. La région MENA a résisté à cette brutale chute des IDE avec une perte de 4% du montant total des IDE entrants entre 2016 et 2017, l’Egypte et le Maroc réussissant le mieux à endiguer cette descente.

Concurrences et parts de marché sur le continent Africain

Pourtant, la part des investissements chinois en Afrique n’a ni chuté ni périclité : Pékin à promis en septembre 2018 un montant pantagruélique de 60 milliards de dollars USD sous la forme d’IDE à destination du continent Africain (montant total pour les IDE entrants en Afrique en 2017 tous émetteurs confondus : 42 milliards de dollars USD).

En 2013, l’Afrique a représenté 16% du stock total d’IDE à l’étranger de l’Inde pour un montant de 13,6 milliards de dollars USD, avec notamment Maurice, état destinataire de la quasi totalité de ces IDE avec une part de supérieure à 95%. Pourquoi ? La stratégie de l’Inde n’était alors pas l’investissement massif de capitaux en Afrique mais s’orientait plutôt vers un maintien de sa zone d’influence sur un Océan qui porte son nom. Pour ce faire, New Delhi a mobilisé plusieurs leviers et a développé sa diplomatie sur des points stratégiques comme le démontre l’entrée en vigueur de la convention internationale de non double imposition entre ressortissants indiens et mauriciens, inaugurant des lors un canal d’investissement digne d’une nouvelle route de la soie.

Pourtant, cette stratégie de stabilisation et d’expansion des zones d’influences indiennes dans l’Océan Indien semble être mise à mal par l’appétit chinois, grandissant en Afrique, au Sri-Lanka et même sur le Golfe du Bengale où fait rage depuis quelques années une concurrence féroce d’influences sur ce point stratégique de confluences, désigné comme faisant partie des nouvelles routes de la Soie par Pékin.[5]

Le partage de l’Afrique au XXIe siècle

Ainsi, la Chine jouissant d’un jeu diplomatique, géopolitique et économique grandissant et louchant sur plusieurs zones d’influences, l’Inde a décidé d’entrer dans la course afin d’affirmer sa place sur ce marché. C’est ainsi qu’en 2018, les échanges commerciaux entre l’Inde et l’Afrique ont représenté 100 milliard de dollars USD, l’Inde étant devenu le deuxième partenaire commercial de l’Afrique après la Chine. L’AAGC, acronyme pour Asia-Africa Growth Corridor, est désormais la nouvelle politique indo-japonaise censée concurrencer les nouvelles routes de la soie chinoises avec 4 points cardinaux que sont la construction d’infrastructures logistiques, le renforcement de compétences, le partenariat B2B et les projets de coopérations entre les deux zones. Le projet économique indien et la présence diplomatique sur le continent n’ont cessé de prendre de l’ampleur avec l’ouverture prévue pour 2021 de 47 ambassades sur un ensemble de 54 états, précédées par l’ouverture de nouveaux bureaux de l’Exim Bank of India (la banque indienne d’import-export) à Abidjan et à Dakar.[6]

Pour ce faire, l’Inde n’hésite pas à copier sur la politique chinoise sur la région, en accordant des lignes de crédit à des projets d’investissements afin de favoriser l’implantation de ses nationaux. Si la part de l’Inde est bien moins importante que celle de la Chine aujourd’hui[7], New-Delhi préférant s’implanter dans des secteurs de niches (télécommunication, pharmaceutique, transfert de compétences) représentant une alternative à la Chine dans certains domaines, elle permettrai à l’Afrique de s’extraire de la situation quasi-monopolistique qu’exercerait la Chine sur certaines zones du continent, dictant ses conditions sur plusieurs secteurs d’activités. L’Inde, n’ayant pas la manne financière de la Chine, mise sur le soft power dont elle jouit notamment en Afrique du Sud et de l’Est, Modi citant à souhait la Conférence de Bandung de 1955 et les liens historiques entre les pays. L’Inde n’ayant pas le monopole des cœurs, Xi Jinping met également en avant l’histoire entre la Chine et l’Afrique et rappelle que l’investissement chinois en Afrique date de la deuxième moitié du XXe siècle[8].

La diplomatie de la dette

Cependant, en plus d’un portefeuille bien plus important dont elle dispose en Afrique, du fait notamment de la structure économique de l’état, le dragon chinois compte jouer également sur le poids grandissant de la dette des états africains à son égard. C’est ainsi que Wang Yi, ministre des affaires étrangères chinois, a relativisé à son arrivée en Ethiopie en janvier 2019, les montants de la dette africaine en rappelant que du fait de « l’histoire économique commune qu’entretiennent les deux [zones] », la Chine se disait « prête à faire un geste » à cet effet. 

Néanmoins, le problème de la dette semble prendre de l’ampleur en Afrique, là où celle ci représente 40% du PIB dans certains états d’Afrique subsaharienne, allant jusqu’à 100% du PIB pour certains d’entre eux[9]. Parmi ces états, l’Angola, le Kenya, l’Ethiopie, la RDC et le Soudan représentent près de 60% du montant total de la dette[10]. Se délier de l’étau de la dette et du partenaire chinois semble ainsi très ardu pour les états africains qui restent soumis à l’influence et à la potentia pecuniariis de Pékin, premier banquier du continent.

La Chine récupère des intérêts sur les prêts qu’elle concède à ces états. En cas de non-remboursement, des clauses de suretés indexés aux contrats de prêts prévoient un remboursement en nature : soit en matières premières, soit en infrastructures. C’est ainsi que suite à un défaut de paiement au Sri Lanka, le gouvernement de Sri Jayawardenapura Kotte a légué à la Chine une concession[11] sur le port de Hambantota[12].  De ce fait, pendant 99 ans, la Chine devient souveraine sur un territoire stratégique dans le projet des nouvelles routes de la soie.

Ainsi, ces nouvelles politiques internationales d’investissement de la Chine et de l’Inde sont en rupture avec les lointaines idées d’un post-constructivisme sur les sous-continents, et semblent s’ouvrir vers un paradigme s’approchant quelque peu d’une synthèse entre un système de Realpolitik[13] infusé dans des teintes de libéralisme. [14] Reste à l’Afrique de tirer son épingle du jeu dans cette course.

[1]Les investissements internationaux de la Chine : stratégie ou pragmatisme ?, Françoise Lemoine, Revue d’économie financière Année 2011 pp. 133-148

[2] Source : CNUDCED, 2010

[3] Source : UNCTAD, WORLD INVESTMENT REPORT 2018

[4] Voir cours du Brent sur 3 ans : https://www.boursier.com/matieres-premieres/graphiques/petrole-brent-XC0009677409,GB.html

[5]Les corridors de la discorde, Samuel Berthet, Le Monde Diplomatique, Novembre 2018, p9.

[6] En plus des bureaux dont dispose la banque à Addis Abeba et à Johannesburg

[7] L’Inde a promis en 2015 à l’occasion du 3e sommet Inde-Afrique des prêts concessionnels d’une valeur de 10 milliards de dollars USD contre 60 milliards de dollars USD pour la Chine

[8] La Chine investit massivement en Afrique dans l’objectif de créer des liens et de peser diplomatiquement. C’est grâce entre autres au vote de plusieurs états africains que la République populaire de Chine est élue comme représentante à l’ONU au détriment de Taiwan, bénéficiant pourtant du soutien des Etats-Unis.

[9] Source : Moody’s

[10] Source : Moody’s : Angola : 30%, Ethyopie : 10%, Kenya : 7%, RDC : 5%, Soudan : 5%

[11] En droit international public, cette concession pourrait se regarder comme une extension de l’imperium de la Chine hors de ses frontières. Suivant la même logique, la Chine a implanté une base militaire à Djibouti. Cette volonté de propager l’imperium, qui va de pair avec les politiques d’investissement massifs (voir Le Monde : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/02/05/a-djibouti-la-chine-commence-a-dechanter_5252153_3212.html ) tend à apparaitre comme une version chinoise de l’impérialisme américain.

[12]https://www.epochtimes.fr/sri-lankais-protestent-contre-concession-gouvernement-a-chine-dun-important-port-de-pays-492072.html

[13] au sens de Wight et de Morgenthau

[14]https://www.foreignaffairs.com/articles/china/2018-12-20/new-indian-realpolitik

https://www.foreignaffairs.com/articles/asia/1996-09-01/chinese-realpolitik-reading-beijings-world-view

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