TUNISIE
16/03/2016 08h:41 CET | Actualisé 09/04/2016 07h:35 CET

Tunisie: Planet Win, le phénomène de paris en ligne qui fait des émules

AP
Algerian men watch a live TV breaking news in a coffee shop in Algiers on February 2, 2011 about anti-regime demonstrations in Egypt. Algeria 'respects' the peoples of Egypt and Tunisia who have staged huge rallies to topple entrenched leaders, but it also must deal with their governments, Algeria's foreign minister Mourad Medelci said in reaction to the popular uprisings that ousted Tunisia's leader last month and are now pressing for Egyptian President Hosni Mubarak's departure.. AFP PHOTO F

PARIS EN LIGNE - Planet, ce diminutif d'un site de paris en ligne (Planet Win365) est sur toutes les bouches en Tunisie. Et pour cause! Ce phénomène prend une ampleur considérable chez des tranches d'âge très variées, à tel point que les autorités ripostent tant bien que mal, pour reprendre la main sur le secteur très lucratif du bookmaking.

Tout est possible

Il faut dire que cet organisateur de paris virtuels basé à Malte offre à ses utilisateurs un concept séducteur: miser sur des jeux de hasard (poker, casino) et une trentaine de sports mondiaux comme le cyclisme, le football, les courses de chevaux, le golf et même le Ping Pong.

Sur le foot, par exemple, on lancera ses pronostics selon des modalités multiples: miser sur une équipe gagnante, sur le nombre de buts marqués durant un match ou bien même, si l’on préfère, sur les buts marqués durant une seule mi-temps. Certains préfèrent pronostiquer le nombre de corners ou de cartons jaunes, à la mode anglaise. Le tout avec la possibilité de combiner plusieurs sports en un seul pari.

Un bond "révolutionnaire", si l'on en croit le site qui invoque "une politique de jeu catapultant le joueur dans une expérience à 360 degrés où amusement et animation exalteront l’aspect délicieusement ludique du betting (le pari)".

Mais en Tunisie, le site est surtout "révolutionnaire" parce que l'offre est inexistante. Le Promosport, un jeu de paris sportifs hebdomadaire, cantonne ses parieurs à une liste fermée de matchs de football, dans des points de vente déterminés.

Alors bien sûr cette multiplication exponentielle sur le net, 24 heures sur 24, 7 jours sur sept, séduit...énormément.

"Planet ne nous contraint pas à jouer un seul groupe", témoigne Maher, employé dans un journal d'information à Tunis et parieur invétéré. "On a plus de chance de gagner quand on varie les combinaisons, selon nos affinités sur telle ou telle équipe, tel ou tel championnat".

Son nouveau passe-temps le distrait d’ailleurs du Promosport dont il était fan. Ce sont en partie, concède-t-il, les 25% de taxe sur les gains des jeux de hasard et loteries imposés par la nouvelle loi de Finance tunisienne, qui l'ont fait fuir.

Comment jouer?

Mais même dans le monde virtuel, un bémol freine encore ses envies, car l'usage de ce site en Tunisie reste problématique. Le dinar n'y étant pas une devise de payement acceptée, Maher et d'autres joueurs comme lui, ont trouvé la parade, usant de subterfuges alambiqués, non exempts de taxation.

A l'image de Bilel, 36 ans, qui a créé expressément en 2015 un compte sur Neteller, une banque anglaise en ligne. Ce fut son premier pas avant de demander à un parent proche, résident à l'étranger et détenteur d'une carte bancaire internationale, de lui transférer 10 euros, la somme minimum pour pouvoir ouvrir un compte sur Planet Win365. Et c'est seulement à partir de cette manœuvre qu'il a pu parier...temporairement, "puisque la somme a été vite épuisée en deux paris".

Que le procédé soit légal ou non, Bilel ne s'en soucie guère: "Moi ce que j'aime, c'est quand je reçois mon argent. Je m'en moque si c'est halal, haram ou illégal. Ce qui importe c'est que cet argent m'aide à payer des factures à la fin du mois", lâche-t-il, confiant.

"Les vendeurs d’euros"

L'élargissement de cette pratique au noir a fait des émules, à tel point que certains détenteurs de cartes internationales en ont fait tout un business. Bilel explique qu'il fréquente dans son quartier à Hammam Lif des "vendeurs d'euros", ces personnes qui offrent leurs services bancaires à des joueurs, en échange d'un pourcentage sur les "euros vendus":

"Quelqu'un veut parier 1 euro, le vendeur lui demandera l'équivalent en dinars, plus une petite commission. Entre deux cent et trois cent millimes en général", précise-t-il.

D’autres exigent d'empocher "le bonus", une somme offerte par le site à ses clients nouvellement inscrits. Voici la règle du jeu selon Bilel: "Admettons que tu gagnes 500 euros. Le vendeur les reçoit sans faute au bout d'une heure de la part du site. Après vérification, il te donnera 1000 dinars et te privera de ton bonus".

Un gain garanti ?

Si le site est l'objet de tant de ferveur, est-ce pour autant le signe d'un gain systématique? Maher avoue qu'il n’est pas toujours chanceux, comme le prétendent certains. Il lui est arrivé de perdre environ 6 dinars par jours durant 2 mois, soit 360 dinars en tout.

"Mais lorsque j'ai gagné, j'ai pris 600 dinars d'un coup. Ça fait même de l’argent de poche à mon fils qui a 11 ans. Il joue en cachette et gagne régulièrement et plus que moi. Ma femme me le dit", sourit-il.

Une phénomène pour les jeunes

De fait, Planet Win est un phénomène qui ne concerne pas que les adultes. Dans plusieurs cafés, publinet ou autre club de jeux vidéo, on peut voir des lycéens et des collégiens, férus à la fois de sport et d'internet, s'y immerger.

Une pratique défiant les règles du site qui autorisent seulement "les personnes âgées de 18 ans ou plus (…) à ouvrir un compte et à accéder à [ses] services", mais aussi celles l'Etat. Ce dernier monopolise en effet le domaine du bookmaking par le biais de la société Promosport, travaillant sous tutelle du Ministère de la Jeunesse et des Sports, et l'Agence nationale de solidarité (courses de chevaux), affiliée au ministère des Finances. Comment traiter un cyber-café qui accueille de jeunes parieurs ? Une vraie question à laquelle l’Etat tarde à répondre.

Flou juridique, jusqu'à quand?

Face à cette recrudescence du jeu en ligne, l’Etat est resté passif devant un secteur informel difficile à tracer, jusqu'au 10 mars dernier, où il a annoncé une stratégie de dépoussiérage des services du Promosport, par la signature d’une convention avec Ostrian Games Indutries (OGI), une société autrichienne chargée de mettre en place un système moderne de gestion des paris sportifs.

Ce système qui devrait être opérationnel dans huit mois, selon Maher Ben Dhia, ministre de la Jeunesse et des Sports, permettra aux parieurs "d'utiliser les téléphones mobiles et diversifier les paris progressivement". Les représentants d'OGI, de leur côté, ont mis l'accent sur une stratégie visant à lutter contre "les paris illégaux".

Mais une question demeure sans réponse: L’Etat devra-t-il penser à lâcher du lest sur le pari en ligne? A travers leur ferveur pour des sites comme Planet Win et leur détournement du bookmaking monopolisé par l'Etat, les parieurs ont peut-être déjà répondu.

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