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12/09/2018 14h:09 CET | Actualisé 12/09/2018 14h:09 CET

Plaidoyer pour l’amour

Je suis une femme qui aime les femmes, ce n’est plus tellement un secret maintenant que je vous le dis.

Faith Townsend / EyeEm via Getty Images

Quelle idée de faire un plaidoyer pour l’amour en ces temps de crise. J’entends déjà des voix s’élever; ce n’est pas le moment d’en parler, voyons! Il y a d’autres priorités, des problèmes d’ordre vital: d’approvisionnement en eau, de pénurie de médicaments, ou encore, d’un État fragilisé, par les caprices de notre dite ”élite politique”. Oui, comment se mettre à nu quand la pudeur est vertu par essence? Combien de fois ai-je assisté à mon propre procès ces dernières semaines? mois? et même années? tenant le rôle de l’accusée, du juge en passant par le procureur, pour finalement me déclarer COUPABLE… coupable de porter un secret.

Je suis une femme qui aime les femmes, ce n’est plus tellement un secret maintenant que je vous le dis, mais ça reste mon secret puisque je me cacherais derrière un pseudonyme, parce que chez moi, c’est encore illégal qu’une femme aime une femme ou qu’un homme en aime un autre. Au féminin ou au masculin qu’importe, l’amour n’obéit sûrement pas à la règle de binarité du genre. Je suis une femme qui aime les femmes, sans trop me poser de questions. À aucun moment de ma vie cela ne m’a posé de problème d’identité féminine.

Petite fille, la socialisation a été simple, les petites filles étaient ensemble, les petits garçons de leur côté avaient leurs clans, à ce moment-là j’étais très loin de faire le lien entre l’arc-en-ciel imprimé sur mon cartable et ma sexualité. Vers ma pré-adolescence, j’avais longtemps tenu un cahier pour écrire des poèmes. Je me souviens très bien du soir où je me suis enfermée dans ma chambre avec une envie soudaine d’écrire huit vers. Au bout d’une quinzaine de minutes j’avais accouché d’un poème qui parlait d’une fille - ou alors était-ce une femme? - il parlait d’Elle, je me suis longtemps posée la question de qui était cette “Elle, inconnue”, à me demander pourquoi ce “Elle” vaguement gênant. J’avais onze ans et à l’époque ce poème était écrit au crayon, il faut noter que c’était une transgression à la règle de l’écriture au stylo - à l’école on nous avait appris que le crayon était pour les dessins - au fond, c’est comme si ce poème était destiné à être effacé.

À mon adolescence, je ne le comprenais pas encore mais je savais que pour moi, ça allait être différent, mon intérêt pour les garçons était quasi nul, ayant moi-même grandi dans une fratrie, cela ne me dérangeait pas plus. Par contre l’idée d’être la confidente des filles me réconfortait. Au fil des années, c’était devenu une question d’affinités. Avec les garçons, ce n’était pas possible. Quelques-uns ont bien tenté, simplement, la connexion manquait. Plus tard, c’était mon corps qui réagissait; un impact immédiat dans ma poitrine quand une fille, qui suscitait mon intérêt, s’adressait à moi, des nuits passées à me demander quel était ce sentiment naissant? D’où venait cet arrière-goût sucré à la bouche quand je pensais à Elle? Et comprendre sans comprendre que c’était mon secret, mon délicieux secret.

Jeune adulte, je suis fascinée par l’océan d’affection que je suis capable d’offrir à une fille, l’échange de tendresse, quand deux êtres se trouvent dans leur intimité la plus totale, quand elles existent au même moment et au même endroit, et les remous de désirs qui se pressent sous ma peau, tuméfiant mes veines, ralentissant mon souffle quand ma partenaire me prend dans ses bras. À ces moments-là je me demande comment certains peuvent juger que l’alchimie qui passe entre deux personnes n’est “pas naturelle”? Pourtant toute chose qui existe est par définition naturelle.

Homosexualité - je n’ai pas le souvenir de ma rencontre avec ce mot, je l’ai longtemps refusé, j’ai refusé d’être étiqueté de “lesbienne”- et puis c’est moche comme mot - parce que j’ai toujours refusé les amalgames entre ma capacité à aimer une personne de même sexe que le mien et les stéréotypes de fantaisies sexuelles, liée au tabou autour de la sexualité dans notre société. Pourtant je suis devenue homo, le jour où mon thérapeute a décidé que je l’étais, en choisissant d’entretenir des relations intimes avec les femmes. Je suis devenue lesbienne le jour où j’ai connu ma première situation d’attouchements dans le cabinet d’un psychiatre réputé de la banlieue nord de Tunis, il avait fini par me diagnostiquer “pas tactile”. Et aussi humiliante et dégradante qu’ait été l’expérience, j’ai honte de ne pas pouvoir la reporter à la police. Aux yeux de la loi je suis illégale.

Je suis devenue une femme le jour où j’ai compris que je pouvais être une proie parce que je n’obéis pas aux normes sexuelles, qu’une société est déviante quand celle-ci refoule ses maux sans remettre en cause l’absurdité de ses codes.

Le nom de l’auteur a été modifié à sa demande.

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