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22/04/2018 15h:51 CET | Actualisé 22/04/2018 15h:51 CET

Pierre Rabhi, essayiste, agriculteur et écologiste, ou comment vivre et prendre soin de la Vie

S’ il y a une merveille d’être humain au parler vrai et sincère, doté d’une humilité communicative, d’une gentillesse naturelle, d’un charisme rare, d’une tenue mentale positive et bienveillante empreinte d’amour et d’amitié et d’un calme intérieur impressionnant c’est bien Pierre Rabhi, paysan, philosophe, écrivain et écologiste. Genève a eu la chance d’avoir trois événements avec cet homme qu’elle a découvert avec émerveillement.

Pour commencer; une conférence sur le thème “Bonheur national brut, utopie ou réalité?”, donnée à l’université de Genève. Ensuite, un déjeuner débat, organisé par une association féminine locale Féminin pluriel et enfin le FFIF (Fédération des fonctionnaires internationaux français) a mis à disposition au palais de l’Organisation des nations Unies une grande salle pour une conférence de clôture de Pierre Rabhi de la journée sur le thème “La convergence des consciences, vers les objectifs de développement durable”.

Tel le colibri de la légende qui, lors d’un immense incendie de forêt, va et vient sans relâche pour puiser avec son bec quelques gouttes d’eau et les jeter sur le feu. Alors que tous  les animaux sont atterrés et assistent impuissants à ce grand malheur, le tatou agacé dit au colibri: “Colibri, tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes-là que tu vas éteindre le feu!”. Le colibri de répondre, je le sais mais je fais ma part.

Pierre Rabhi, tel le colibri de la légende apporte sa part pour le ré-enchantement de notre planète dans ce monde de bruts.

La conférence donnée à l’Université de Genève sur le thème: “Bonheur produit national brut, utopie ou réalité ?” a réuni un ancien premier ministre du Bhoutan, Monsieur Jigmi Y. Thinley, Pierre Rabhi et deux professeurs d’économie de la section économie et management, Monsieur Jean Charles Rochet et Madame Jaya Krishnakumar. La conférence était modérée par Xavier Colin de la télévision Suisse-romande. L’idée de réunir ces deux figures autour de la thématique du bonheur revient au président de la Légion d’Honneur, section Suisse, Monsieur Nicolas Frizon de Lamotte.

Le Bhoutan, petit royaume au cœur de l’Himalaya a imaginé dans les années 1970 une économie alternative qui intégrerait le bonheur comme faisant partie de la richesse d’un pays: le BNB, Bonheur National Brut. Jigmi Thinley, avec le soutien de 68 pays a été à l’origine de la résolution de l’ONU sur le bonheur adoptée en 2011. Tout au long de son intervention il expliqua pourquoi le bonheur est une nécessité à considérer comme facteur de développement. 

Marika Jacquemart-Bouaoudia

 

L’ancien Premier ministre dans son discours a mis l’accent sur une notion très importante à savoir que le développement doit produire du bonheur. L’être humain ne peut vivre sans bonheur. Le développement ne doit pas se faire au détriment de l’écologie. Une bonne gouvernance, une recherche de la modération, des valeurs telles que la compassion et la générosité doivent être promues.

Pierre Rabhi, tout comme Madame Khrishnakumar plus tard, a rappelé que le bonheur est perçu différemment. Par exemple, à l’issue d’une bataille ou d’une guerre, le vainqueur exultera de joie tandis que le vaincu se morfondra dans l’humiliation et les larmes. Il profita pour mettre en avant le fait que les budgets alloués aux armements sont énormes.

Et d’ajouter que de ce côté-ci du monde on vit dans la surabondance et en même temps les anxiolytiques et les antidépresseurs sont consommés à outrance alors que nous devrions être heureux vu que le problème de la survie est résolu. Dans des villages pauvres d’Afrique, par exemple, vous pouvez voir des humains très souriants qui chantent et dansent tout le temps.

C’est une réalité qu’il y a 1/5 de la population mondiale qui consomme les 4/5 des ressources de la planète. Les uns vivent dans la surabondance et les autres dans la précarité. Une question se pose: est-ce que le bonheur doit être conçu sur le malheur des autres, ou sur une générosité partagée ? Sachant que 30% de production du bonheur en Occident c’est du déchet !

Pierre Rabhi a souligné que le problème n’est pas que les humains sont trop nombreux sur cette planète mais c’est qu’il y a défaillance du partage. Le bonheur doit se créer sur une base d’humanisation. L’éducation doit intervenir et au lieu d’élever des enfants dans l’esprit de compétitivité il vaudrait mieux leur enseigner à être solidaire. 

A la suite de l’intervention de Pierre Rabhi l’ancien premier ministre du Bhoutan, a déclaré être ravi d’avoir, pour la première fois, rencontré Pierre Rabhi et qu’il était entièrement de son avis.

Pierre Rabhi, invité par l’association Féminin Pluriel autour d’un déjeuner débat, exclusivement  féminin, a répondu aux questions du journal économique suisse Bilan tout en déclarant être honoré d’être dans cet environnement féminin.

Il a souligné le courage des femmes dans le monde qui luttent au jour le jour dans la précarité, notamment les femmes du Sahel. Mais il regrette que dans un monde moderne très masculinisé la femme s’adapte trop au masculin. Il espère avoir tort ! Est-ce que c’est parce qu’on leur demande de s’adapter à une logique masculine? Si, dit-il, chaque homme acceptait sa dimension féminine, le monde irait mieux.

Pour moi, ajoute-t-il, le féminin est une réalité. Sans le masculin et le féminin il n’y aurait pas de continuité. Il y a donc forcément complémentarité. Par contre on a une grande méconnaissance de la nature. Il faut enseigner aux enfants que nous sommes de l’eau, de l’air, de la terre. La terre est vivante; rien ne se perd, tout se transforme. Si vous creusez la terre vous allez trouver de la vie. Regardez: les feuilles mortes des arbres ne sont pas perdues, elles entrent dans la terre et deviendront de l’humus.

Pourquoi ne sommes-nous pas capable de nous contenter, lui demande Chantal de Senger, journaliste de Bilan, il répond parce que l’on cherche à combler le vide, le vide intérieur. Il faut en tout premier lieu prendre conscience de notre inconscience. L’enfant arrive au monde innocent. Il est ensuite conditionné. Or l’adulte devrait se transformer pour pouvoir enseigner aux enfants. Pierre Rabhi en appelle à l’insurrection des consciences. Il y a beaucoup de travail à faire pour réintégrer une logique d’amour et de fraternité. La valeur fondamentale c’est l’AMOUR.

La conférence que Pierre Rabhi donna plus tard dans un auditoire bondé au Palais des Nations Unies, invité par l’AFIF (Association des fonctionnaires internationaux français) et Colibris Genève sur le thème de la Convergence des consciences vers les ODD: chemins et leviers, Pierre Rabhi tint une narration ou d’emblée il se positionne non pas comme un conférencier qui viendrait enseigner mais comme un conférencier qui vient témoigner.

Marika Jacquemart-Bouaoudia

 Il a enchaîné en parlant de son parcours de vie, de son origine française de souche algérienne, de sa naissance en 1938 dans l’oasis de Kenidsa dans le Sahara algérien (willaya de Béchar). Une oasis commenta-t-il,  ce n’est pas naturel c’est artificiel, crée par l’être humain. Des palmiers en guise de parasols qui protègent du soleil et dessous  on plante des arbres, on fait de l’agriculture et on vit en quasi-autarcie. Le dromadaire, dans cette forme de vie est d’un grand soutien. C’est sur son dos que les oasiens voyagent d’une oasis à l’autre, transportent leurs marchandises…

Puis il parle de l’expérience de son village, des français, (c’était la colonisation française alors en Algérie), qui avaient découvert la houille; les habitants de cette oasis ne savaient pas qu’ils vivaient sur cette richesse. Puis la vie a changé pour l’oasis, les paysans sont devenus des mineurs. Son père forgeron, musicien et poète, a tenu longtemps avant de devoir s’engager lui aussi dans la mine pour nourrir ses enfants.

Pierre Rabhi devenu orphelin de mère à l’âge de cinq ans a été confié par son père à un couple français sans enfant. Il a grandi dans  deux cultures, deux religions et deux modes de vie différents. Pour l’enfant qu’il était c’était une situation qui pouvait mettre mal à l’aise mais c’était aussi une ouverture.

Cherchant dès l’adolescence les Vérités, il s’intéressa aux philosophes pour constater qu’ils se contredisaient et c’est finalement Socrate, le philosophe grec de l’Antiquité qui a eu sur lui le plus grand impact avec cette formule: Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien.

Après avoir travaillé 3 ans à Paris comme ouvrier spécialisé dans une entreprise où il rencontre sa future épouse Michèle, le couple a fait la rupture heureuse, celle de quitter la civilisation parisienne et de s’installer dans une ferme dans les Cévennes et de se consacrer à l’agriculture écologique, aidés dans leur démarche par le docteur Pierre Richard, médecin écologiste occupé à la création du Parc National de Cévennes.

Pierre Rabhi apprend le métier d’ouvrier agricole pendant trois ans et devient lui-même paysan. Il fait de l’élevage de chèvres sans reproduire l’élevage intensif et expérimente l’agriculture biodynamique. Les débuts sont difficiles et il leur faudra du temps à Pierre et à Michèle jusqu’à ce qu’ils puissent vivre de leur ferme. Ils ont eu 5 enfants.

Pierre Rabhi explique qu’il vit dans le concret et non dans la théorie; il nous fait connaître sa fondation “Colibris”, son programme “Terre et humanisme” qui forme des agriculteurs en agro écologie en Afrique, dans le Sahel, en Tunisie et au Maroc. Au cours du déjeuner quelques heures auparavant où j’avais eu la chance d’être assise à côté de lui il m’avait dit qu’en Algérie pour des raisons qu’il ne s’explique pas ce programme n’a pas pu être mis en place.

Il mentionne volontiers qu’une de ses filles a créé avec un collectif de personnes une “oasis” dans les Cévennes dans la ligne de son enseignement. Il s’agit du Hameau des buis.

Pierre Rabhi est bien un homme de terrain qui pratique les idées qu’il énonce dans ses livres et aujourd’hui il sillonne le monde pour donner ses conférences et propager son témoignage et son credo. L’auditoire a écouté avec émerveillement et c’est sous une “standing ovation” que Pierre Rabhi, tout simple et probablement ému a répondu à quelques questions du public.

Ainsi se sont déroulées ces deux jours inoubliables pour moi et je vous invite, chers lecteurs et chères lectrices, à approfondir votre connaissance de Pierre Rabhi par le biais de ses livres et des structures qu’il a créés.

Quelle planète laisserons-nous à nos enfants? Quels enfants laisserons-nous à la planète ? Ces énoncés de Pierre Rabhi avaient été évoqués au cours de la soirée du 26 mai 2016, à Alger, au Riadh El Feth, par le collectif algérien Torba de la ferme agro écologique de Bouinane/Chréa. L’agro écologie est une urgence évidente. Les humains contemporains ne sont pas conscients de leur inconscience. Ils détruisent la terre, cette terre nourricière pour laquelle nous devrions avoir non seulement le plus grand respect mais aussi éprouver un immense amour et voir sa grande beauté. Nous ne sommes que de passage sur cette terre, soyons justes, gardons lui son enchantement et participons à son ré-enchantement.

 

Pierre Rabhi est à découvrir par:

De nombreux livres :

Paroles de Terre (Albin Michel), Du Sahara aux Cévennes (Albin Michel), Conscience et Environnement (Editions du Relié), Graines de Possibles co-écrit avec Nicolas Hulot (Calmann-Lévy), Eloge du génie créateur de la société civile (Actes Sud), Vers la Sobriété heureuse (Actes Sud), Pierre Rabhi, semeur d’espoirs, avec Olivier Le Naire (Actes Sud)

Des structures qu’il a initiées :

  • Association Terre et Humanisme, www.Terre-humanisme.org
  • Mouvement Colibris, www. Colibris-lemouvement.org
  • Oasis en tous lieux. Hameau des Buis/le village des enfants
  • Ainsi que sa Charte internationale pour la Terre et l’Humanisme.