ALGÉRIE
19/06/2019 09h:38 CET

Penser la radicalisation

Capture d'écran

Il faut toujours se méfier quand les gens ont peur du diable, et se dire que ce diable, ils l’ont sans doute fabriqué pour répondre à tel ou tel de leurs besoins. Pour ne parler que de la France et de la Belgique, qui a cet égard forment un même ensemble, et ce à propos de deux films qui viennent de sortir sur leurs écrans, il est incontestable qu’en dépit de la meilleure bonne volonté, les gens qui essaient de penser la radicalisation des jeunes musulmans, ressentent eux-mêmes et donnent aux autres l’impression d’y échouer assez lamentablement.

Ce n’est pas faute de renouveler les tentatives pour aborder ce problème en effet très préoccupant. Pour s’en tenir à deux films de ce printemps 2019, ils sont l’œuvre de réalisateurs connus et importants, puisqu’il s’agit de L’Adieu à la nuit d’André Téchiné (avec la grande Catherine Deneuve)  et du Jeune Ahmed des frères Dardenne (qui ont reçu deux fois la Palme d’or au Festival de Cannes).

Et tout le monde sera sans doute d’accord pour dire, de la manière la plus banale possible, que ce sont de “bons” films —mais aussi, si l’on veut bien être honnête, qu’il ne font pas avancer ni peu ni prou notre compréhension du phénomène de la “radicalisation”. Et pourtant, ils essaient de l’aborder de front, nous jetant d’emblée et jusqu’au dénouement dans ce redoutable sujet.

Dans L’Adieu à la nuit, Muriel, le personnage joué par Catherine Deneuve, reçoit avec joie la visite longtemps attendue de son petit-fils Alex mais s’aperçoit très vite qu’il s’est converti à la religion musulmane et n’a plus en tête qu’un seul projet, partir faire le djihad en Syrie. Toute l’histoire racontée par le film est celle de leur affrontement, qui se termine par l’échec pitoyable d’Alex —sans que Muriel ni les spectateurs puissent cependant en tirer la moindre satisfaction.

Muriel au contraire est tragiquement déchirée entre le sentiment qu’elle devait empêcher Alex de partir dans cette aventure insensée voire mortelle, et d’autre part le constat qu’elle n’a rien compris à ce garçon ni rien pu faire pour lui (tout ce qu’elle a fait étant au contraire contre lui). Cette femme si positive, si rationnelle, se heurte donc à l’incompréhensible, rejoignant l’opinion du plus grand nombre qui n’est pas loin de voir dans ce fléau contemporain une sorte de résurrection du mal qu‘on a longtemps écrit avec un M majuscule pour ajouter à l’effroi.

Non moins courageusement les frères Dardenne mettent leur talent au service du même effort de compréhension pour aboutir au même constat, à savoir qu’on ne comprend pas et que de ce fait on peut encore moins réagir ni tenter de faire quoi que ce soit. On est ici en milieu musulman et le jeune garçon du film, Ahmed, n’a encore que 13 ans, se situant entre la pré-adolescence et des restes d’enfance (que sa mère perçoit avec tendresse et désespoir).

Sous l’influence d’un jeune imam mais en débordant même les prescriptions de celui-ci, Ahmed  développe une exigence de pureté qui lui fait rejeter tout ce qui n’est pas strictement dit dans le Coran, aux dépens de tout sentiment humain et même du simple bon sens ; jusqu’au moment où il entre dans une obsession meurtrière et décide de tuer, pour la punir de diverses impuretés, l’institutrice qui pourtant, de tout son pouvoir, a essayé de le sauver.

Le séjour provisoire que fait alors Ahmed dans un lieu de détention ne s’avère guère concluant, malgré les efforts de ceux qui essaient de le détourner de ses pulsions fanatiques et mortifères. Naturellement ici encore toutes les tentatives échouent, et Ahmed est la principale victime de ses propres aberrations. Le Mal, avec ou sans majuscule, a encore frappé.

La grande honnêteté de ces films, intelligents et sensibles, est de reconnaître l’impuissance des non musulmans face à ce qu’on appelle globalement les faits de radicalisation. Le mot “globalement”  est d’une grande importance car il pourrait bien être l’une des explications de ces difficultés aussi naïves que pathétiques. Le grand philosophe Descartes n’a-t-il pas dit en son temps (qui n’ignorait rien du fanatisme religieux !) dans son Discours de la méthode son intention ”de diviser chacune des difficultés que j’examinerais, en autant de parcelles qu’il se pourrait, et qu’il serait requis pour les mieux résoudre” ? Diviser : l’inverse de globaliser.

L’avantage de voir deux films au même moment (naturellement il y en aurait d’autres, d’un grand intérêt comme La Désintégration de Philippe Faucon) est de constater qu’on ne gagne rien à vouloir les faire entrer dans le même modèle, ou dans la même problématique, alors que chaque cas est différent.

Il est bien vrai qu’on s’y trouve confronté, chaque fois, aux exigences d’un certain islam mais vrai aussi que celui-ci apparaît ou devrait nous apparaître, comme la (pseudo) explication plaquée sur des problèmes d’origines diverses ; en sorte qu’en exerçant une fascination apeurée sur beaucoup de gens, il joue plutôt le rôle d’un leurre. Ce que l’islamisme encourage évidemment, car il a tout à y gagner.

Les films ont l’intérêt de nous mettre en garde (comme le font toutes les enquêtes sociologiques sérieuses) contre la croyance que les radicalisés seraient de pauvres garçons très malheureux chez eux du fait de la misère et parce qu’ils sont exclus de la société. Cette globalisation, car c’en est une, a montré son insuffisance et sa niaiserie. Ce qui reste vrai est qu’il faut chercher des explications rationnelles et ne pas invoquer le Mal ou Satan. Oui, il faut raison garder, c’est la sagesse même, justement quand le terrorisme, dont c’est le but déclaré, fait ressurgir de très anciennes terreurs.

Si l’on y parvenait, on arriverait sans doute à inverser la formule et à comprendre que les véritables terrorisés sont les terroristes parce qu’ils ont peur de la vie et de toutes ses manifestations. Certaines images du jeune Ahmed sont bouleversantes, parce qu’elles le montrent totalement apeuré et enfermé pour cette raison dans la “forteresse vide” dont on a parlé à propos des enfants autistes—qui ne sont pas, autant qu’on sache, des “radicalisés”.