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25/12/2018 15h:19 CET | Actualisé 25/12/2018 15h:19 CET

Pensées candides pour une Tunisie qui ne l'est pas

Huit années se sont écoulées depuis la révolution. Le citoyen tunisien est plus pauvre, plus malheureux, plus désespéré. Cela doit cesser!

Anadolu Agency via Getty Images

Quatre évènements ont martelé ces derniers jours précédant les festivités de fin d’année. C’était une semaine poignante et difficile!

- Un ressortissant ivoirien est décédé d’une attaque que pourrait colorer l’infâme racisme

- Un citoyen a été assassiné par des barbares qui rongent les remparts de la sécurité

- Un journaliste s’est immolé par désespoir

- Un chef de gouvernement a cru bon de rappeler qu’il est issu d’une famille qui existe dans la sphère politique depuis la période beylicale, n’a peut-être pas donné satisfaction mais s’insurge contre toute critique de son statut de privilégié car, selon sa conception de la politique, c’est de la pollution.

Je ne souhaite pas croire à la thèse raciste du décès de Falikou Coulibaly, mais plutôt à la recrudescence de la criminalité et de la délinquance à Tunis. L’insécurité, la détresse financière, et la violence sont les compagnons usurpateurs de la misère et du manque d’éducation que nous voyons et que nous refusions de reconnaitre par le passé. Que l’intelligentsia présuppose à toute investigation une motivation raciste ne me dérange pas, ne serait-ce que par solidarité envers un malheureux décédé loin de chez lui, ou par prudence envers des mouvements sociaux. Une petite erreur, peut-être, plutôt que de grands errements, mais surtout de l’empathie envers une communauté qui s’est souvent plainte des mauvaises conditions de son expatriation. La délinquance et la violence guettent tous les citoyens et parent la qualité de vie d’un voile qui s’assombrit.

C’est ainsi que les soldats de la terreur et de la barbarie ont trouvé la voie libre pour leur entreprise mortifère. La société tunisienne craignait la recrudescence d’actes de violence, inconnus auparavant en ce territoire paisible et chaleureux. Une damnée avait déjà soulevé l’effroi et la hantise des citoyens au cœur de la capitale. Elle n’avait semé la haine que pour elle-même, rongée par un mal nouveau, et si l’on pouvait se désoler pour son sort, on jubilait qu’elle récoltât un absurde trépas pour moisson. Mais Khaled Ghozlani a connu un sort plus funeste et plus injuste; il a anobli ses enfants d’un triste orphelinat et a rejoint son frère dans la mémoire collective comme martyr de la barbarie et étendard du sacrifice pour le rêve de liberté qui enveloppe les Tunisiens. La sécurité devient un concept nouveau, car on est venu le chercher au seuil de sa porte, dans la sacralité de l’intimité que le citoyen demande à l’État de garantir. Ce besoin primitif devient une tentation de Tantale, et un rêve qui s’adapte à la réalité de far-ouest, plutôt qu’à une société civilisée, heureuse et unie.

Et puis on apprend qu’un journaliste décède, par son choix cette fois-ci, hanté et courroucé, dans un rappel affreux des évènements du 17 décembre 2010, et malgré la jeunesse de ses aspirations, dans le climat plutôt libre de la presse tunisienne, et dans un pays ou le suicide est proscrit. C’est que la révolte des braves a fait fausse route, c’est que l’espoir est un bien trop fragile. Cette désespérance vient comme une cinglante réponse à toutes ces promesses et à huit années de verbiages et de mauvaises gestions. Pourquoi gouverner, si ce n’est pour améliorer sensiblement la vie des gens? Pourquoi s’engager en politique si ce n’est pour défendre ses frères et sœurs, ses voisins, ses enfants et ses parents et ses invités, des intempéries de l’histoire? En Tunisie post 2011, il me semble qu’on s’engage en politique plus souvent pour avoir soi-même un meilleur sort dans la vie, pour occuper son temps et participer soi-même à cet entregent “antichambre d’une dictature qu’on ne nomme pas”. Ce jeune homme ne méritait pas de mettre fin à ses jours.

Les liesses de l’espoir avaient accompagné la nomination du chef du gouvernement en 2016, un peu comme en 1986. C’est que la nation, les citoyens, les institutions et les politiques ne sont pas aussi défaitistes et négativistes que veut reprocher le pouvoir actuel -et leurs proches soutiens-, qui parle de pollution sonore. Le chef du gouvernement n’était peut-être pas une si mauvaise personne. Je m’étais empressé de lui réserver un courrier de félicitations lors de sa nomination. Je ne pense pas qu’il l’ait lu ou reçu, mais peu importe. Nous avons le même âge et nous semblions avoir les mêmes aspirations générationnelles: avoir une vision, participer au changement, servir la Tunisie et bâtir autour de valeurs de modernité, de compétences, d’écoute et de travail. J’avais cru en son sérieux, ragaillardi par sa bonhomie et par le renouvellement de la classe politique. Je lui avais offert naïvement ma confiance de citoyen et je ne lui avais pas opposé de critique ou d’indignation qui caractérisent mon opinion depuis plus d’une année de déceptions. Mais je ne savais pas à l’époque qu’il ferait mauvais usage de cet espoir, rappelant les déceptions de 1989, ou qu’il est le représentant d’une oligarchie et membre du cercle familial restreint d’autres gouvernants, ou qu’il est moins taillé pour ce challenge qu’il ne souhaite le faire savoir. Mais le pouvoir corrompt, et Monsieur le chef du gouvernement a prouvé par la suite qu’il s’entourait mal et qu’il accordait le plus clair de son temps à la défense de son trône auto-déclaré plutôt qu’à servir ses concitoyens. J’aurais apprécié qu’il ne cite pas son “ana khali...” (“Moi, mon oncle est...”) ou qu’il n’affabule pas de faux talents de dirigeant ou d’économiste (beaucoup d’experts ont surgi depuis 2011 et se sont improvisé spécialistes de sujets sérieux, alors pourquoi pas lui!), tant les avis sont contraires, les résultats désastreux et la désespérance généralisée (elle touchait les couches les plus pauvres, mais fait nouveau, les catégories les plus aisées souffrent aussi de cherté et d’approvisionnement). Monsieur le chef du gouvernement passe de surcroit d’une sphère de confiance à celle de l’arrogance. J’aurais apprécié me tromper et si le sort des Tunisiens s’améliore sous les auspices de son leadership, je m’engage à m’excuser auprès de lui et à saluer son règne comme une ère positive et miraculeuse. Je saurai reconnaitre mes erreurs avec plaisir, car cela voudra dire que le sort des citoyens est enfin entre de bonnes mains.

En attendant, la démocratie est semblable à une culture d’entreprise, qui doit porter le sceau de l’équilibre et du juste partage des obligations, du respect, de la compétence et du résultat. Un collaborateur ou un dirigeant parachuté dans une entreprise peut faire beaucoup de dégâts. S’il n’apporte pas de résultats, s’il ne comprend pas la situation, s’il n’a pas l’expérience suffisante plus que d’être le petit cousin du patron, personne ne l’accepte et ne doit l’accepter au risque de briser le cercle vertueux du fonctionnement basé sur la compétence, le mérite et le résultat. Si de surcroit il regarde les collaborateurs de haut, participe à instaurer une culture personnelle et se met à invoquer des stratagèmes et son appartenance à des cercles d’ingérence dans la vie d’entreprise… Où est le DRH? Les collaborateurs finiront par le jeter à la porte; je suis étonné qu’ils ne l’aient pas encore fait. Et c’est bien pour instaurer ce mécanisme, que déclenchent l’impopularité ou les mauvais résultats, que le tunisien a demandé d’arrêter l’absolutisme et d’implémenter des procédures participatives au fonctionnement du bien commun. Pis, tout comme un collaborateur mal estimé et mal payé choisit de quitter une entreprise qui ne lui accorde pas d’importance, des citoyens quittent le territoire pour des cieux plus accueillants, las de n’avoir pas de levier d’amélioration de leur vie, fatigués de ne pas être écoutés: ils veulent être respectés et maîtres de leur parcours, plutôt que de confier leur destin à un environnement d’usurpateurs et de charlatans.

L’expérience démocratique tunisienne ne doit pas être un échec, non seulement parce qu’elle ne doit pas trahir le souffle sacré de la liberté, mais encore car elle est le porte-drapeau d’un mouvement plus large et que son expérience a valeur d’exemple pour l’histoire. Il y a encore des efforts pour graver dans le marbre les principes de l’émancipation et pour ne pas retourner en arrière, comme cela est arrivé en France en 1815, 26 années après une révolution déçue ou récupérée. Beaucoup regrettent la période de Ben Ali, mais oublient que si les passions se sont déchaînées sous le règne du tyran, c’est précisément parce que les conditions sociales, économiques et politiques rendaient tout espoir vain et les conditions de vie difficiles, injustes et désespérantes. L’ère de Ben Ali s’était accompagnée de médias solidaires de mensonges d’État et de propagandes, qui rendaient aux yeux de beaucoup (y compris les autres États et organismes internationaux) une image idyllique mais fallacieuse d’une Tunisie qui brûle à petit feu, qu’on torture à cris étouffés. Ces mêmes médias, avec cette manière infâme de couvrir les faits est revenue encore plus grande de nos jours, car elle oppose le journalisme et le mensonge, l’esprit collabo et l’esprit de vérité, la manière intellectuelle et les entourloupes, la liberté et la servitude...

Aujourd’hui, Ben Ali et ses proches sont encore insouciants. Ce tyran et ses acolytes vivent certes en exil, mais c’est un exil doré. Quelles sommes usent-ils pour leur train de vie, leurs soirées et leurs voyages? Une fraction d’une facture de soirée aurait sauvé la vie de ce journaliste, lui aurait donné l’espoir d’une vie juste et meilleure. Qui sont les personnes chargées de poursuivre le tyran? De réclamer le dû du peuple, cet argent qu’on lui a soutiré et qui ne revient pas pour alimenter les caisses publiques? Pis, on favorise le blanchiment de certains proches du pouvoir, le dégel de leur patrimoine ou leur sortie de prison. Certains médias bien introduits vont jusque lancer une attaque contre des groupes qui instaurent plus de transparence dans la vie publique. Je m’armerais de prudence en annonçant que cette attaque semble scandaleuse et participe d’un complot. 

Je gardais dans la réserve mon engagement politique. Dans le brouhaha de charlatans, j’ai pris le temps de l’observation et de la réflexion. Certains politiques me sont agréables, parce que je sais leur probité, leur carrière, leurs origines, leur programme et leurs intentions. Je suis de la grande famille du centre qui reconnait un équilibre dans la vie politique, un aménagement du fruit du labeur des uns avec la légitimité des revendications de justice sociale d’autres parties. Je reconnais le droit à la solidarité comme le devoir au travail, à la construction d’un avenir personnel plus que par l’espérance permanente que les caisses de l’État rattraperaient les manquements que l’on a envers soi-même, son amour propre de se réaliser, de créer et de participer à sa manière à la modernisation et à la transformation des sociétés. Je suis un fervent défenseur de l’exercice économique, qui brille par son absence des sphères politiques. Ne cherchons pas plus loin pourquoi les conditions économiques tunisiennes sont désastreuses: les politicards ne laisseront jamais la place aux compétents et se contenteront de compétences improvisées de façade. Enfin, je crois aux vertus de la collaboration, de l’échange et du consensus, tout comme au respect de la liberté du culte, qui est un sujet qui divise la société tunisienne. Mes proches connaissent mon athéisme éclatant, mais tous savent aussi que la foi doit être respectée et traitée de manière personnelle. Mes meilleurs amis ont souvent une foi marquée: Mehdi pratique sa spiritualité et prie tous les jours un Dieu qu’il croit bon, Luc inculque les valeurs chrétiennes reçues de ses parents à ses enfants, Fabrice suit strictement les préceptes de la Torah, Olivier ou Nargues sont je crois athées comme moi. Leur fraternité et la diversité de mon entourage m’honorent et ont passé les épreuves des années et des temps difficiles. Elle me rappelle aussi que la foi ne nous opposera jamais car la religion, même dans une société à fort caractère religieux, ne doit pas être un moyen de coercition et de division des citoyens. Ce qui doit forger la coexistence, le vivre avec autrui, c’est l’amour et le respect l’un pour l’autre, les objectifs communs, le faire de son mieux pour progresser, la gloire d’un passé commun, le serment de défendre ensemble la patrie face aux dangers: cela seul doit être un commun dénominateur public.

Je pense enfin que les dirigeants d’un État doivent rendre la fierté à leurs citoyens. Hannibal est apprécié car, au fond de chaque habitant, la terre de Carthage est empli d’un orgueil monumental que cet homme d’État ait placé sa terre sur l’échiquier mondial. Pareillement Bourguiba a fait progresser la nation et a gagné le respect de ses pairs auprès des dirigeants mondiaux. Mitterand le citait parmi les 4 grands de ce monde au cours des années 70. J’aspire alors à une classe politique dans son ensemble qui force l’admiration d’autrui par la bonne gestion, par la sagesse et par la création de rêves pour ses citoyens et les voisins. Pour l’instant, ce qui décrit le mieux mon appréciation de la Tunisie sous la piètre gouvernance actuelle:


صار الخصي إمام الآبقين بها 
فالحر مستعبد والعبد معبود

Je souhaite participer à la vie politique et j’ai choisi de lutter aujourd’hui aux cotés de Beni Watani pour réaliser l’idéal de rassemblement. La grande famille des modérés appelle mon investissement; il a fallu faire un choix, qui n’est pas l’exclusion des uns contre les autres, juste un courant qui fleurira pour se rapprocher d’autres thèses complémentaires. J’apprécie le leadership apaisé de Monsieur Saïd Aïdi, en qui je reconnais des aspirations similaires aux miennes, le social, la probité, l’économie, la transparence, l’humilité, la compétence, le travail, l’altruisme, le dialogue entre autres. Je veux être positif et lutter au sein de la vraie famille démocratique, celle qui donne et qui crée pas celle qui prend, celle qui jure fidélité et non pas celle qui ment, celle qui accepte la critique pas celle qui défend un trône, celle qui est limpide pas celle qui est louche, celle qui discute et prend les avis pour progresser et non pas celle qui installe les graines d’une nouvelle dictature, celle qui donne de l’espoir et non pas celle qui tue celui des citoyens, celle qui rassemble pas celle qui divise, celle qui fait qu’avoir un passeport vert et habiter à Hay Ezzouhour ou à Essoualem est une chance et non pas une malédiction. J’ai à offrir de la passion, de l’espoir, de la détermination et du travail! 

Huit années se sont écoulées depuis la révolution. Le citoyen tunisien est plus pauvre, plus malheureux, plus désespéré. Cela doit cesser!

Ps: 1 EUR = 3.47 TND

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