MAROC
07/04/2018 11h:10 CET | Actualisé 08/04/2018 16h:09 CET

"Pastorales électriques", le documentaire qui donne la parole aux habitants du Haut Altas

“Depuis que la télévision est là, mes filles ne veulent plus travailler."

DOCUMENTAIRE - Sans voix off, sans musique, et sans artifice. C’est ainsi que le réalisateur franco-marocain Ivan Boccara a choisi de raconter, dans son dernier documentaire, l’histoire des villageois du Haut Atlas alors qu’ils accueillaient l’arrivée de l’électricité dans leurs foyers. Intitulé “Pastorales électriques”, le film sera dévoilé pour la première fois à la télévision ce dimanche 8 avril à 21h45 sur la chaîne 2M, qui l’a co-produit. 

Depuis plus de 20 ans, Ivan Boccara, né à Marrakech en 1968, sillonne les montagnes de la province d’Azilal et retourne très souvent dans la région. Mais en 2008, un nouvel élément s’était implanté dans le paysage pastoral du Haut Atlas: des poteaux électriques. Dans la même période, plusieurs hommes avaient quitté le foyer.

“Quand je suis revenu en 2015, beaucoup de maisons étaient fermées avec des cadenas... Entre 2000 et 2015, une vingtaine de foyers où résidaient des gens que je connaissais s’étaient vidés. On m’a expliqué que plusieurs habitants étaient partis vers les villes, pour beaucoup, de manière définitive”, raconte-t-il.

 

À coeur ouvert

Intrigué par ces deux phénomènes parallèles, Boccara entame sa quête de réponse qui lui prendra 8 ans d’allers et retours de la France vers Azilal, 6 mois de tournage et surtout beaucoup de patience pour réaliser ce film qui s’est construit au gré des rencontres.

“Ce n’est pas en deux heures ou en deux jours qu’on peut accéder à et filmer cette réalité-là”, explique l’auteur, réalisateur du film, au HuffPost Maroc. “Il faut voir les gens et vivre avec eux, prendre le temps de les écouter”, souligne-t-il.

Boccara a d’abord commencé par filmer les ouvriers de loin, alors qu’il mettaient en place les poteaux. Le réalisateur les a ensuite suivis alors qu’ils rentraient dans les foyers pour installer l’électricité.

“Une ampoule qui s’allume est un phénomène assez anecdotique. Ce qui m’intéresse, c’est plutôt de comprendre se qui se joue lorsque le villageois signe le contrat avec un électricien de proximité, les questions qu’il se pose face à un compteur électrique”, explique Ivan Boccara.

IvanBoccara

Grâce à la relation de complicité et de confiance que Ivan Boccara a su construire au fil des années, les habitants de l’Atlas se sont confiés à lui.

“Ce rapport est indispensable et primordial pour le film”, affirme Ivan Boccara. “C’est l’humain qui m’intéresse dans le cinéma et c’est en allant au coeur du pays profond qu’on peut comprendre les problématiques qui se jouent, non seulement dans les villes mais aussi dans les périphéries”, assure-t-il.

Le téléspectateur fera la connaissance de plusieurs villageois qui resteront sans nom tout au long du documentaire, mais qui n’en sont pas moins attachants. Boccara leur pose une question, les laisse parler, ne les interrompt jamais et garde au montage ces moments de silence où, pour lui, beaucoup se dit.

Comme musique de fond, le réalisateur a préféré utiliser le crépitement du tajine sur le feu, le marteau piqueur bruyant d’un ouvrier, un miaulement lointain, ou encore l’essoufflement d’un vieil homme portant deux bidons d’eau.

Électrification et exode

Au fil des échanges le cinéaste réalise que l’électrification n’est pas toujours adaptée aux besoins des villageois en situation précaire.

“Depuis que la télévision est là, mes filles ne veulent plus travailler [...] Elles veulent juste regarder les séries. Elles me disent: ‘Pourquoi nettoyer ou carder la laine?’ Quand c’est l’heure du film, elles rentrent le troupeau”, confie une villageoise à Boccara.

“L’électricité existait mais les gens ne le savaient pas. On allumait un flambeau, une bougie, ou une lampe à pétrole. Avant l’électricité, les gens travaillaient et ne parlaient pas d’émigration. Maintenant, plus personne ne veut s’occuper du bétail ni de son pays”, regrette la villageoise avant de demander à sa fille de baisser le son de la télévision.

Du côté des hommes, de nouvelles dépenses les préoccupent et leur relation avec l’argent aurait changé, d’après le réalisateur. Ainsi, certains villageois vont même jusqu’à obtenir des crédits pour avoir du 220 volts chez eux.

“Après trois films tournés dans le Haut Atlas en l’espace de vingt ans, j’ai constaté qu’on était passé de l’autarcie à la précarité et de la précarité à une économie de la dépendance”, explique Ivan Boccara.

IvanBoccara

Le 220 volts n’est donc pas forcément la solution la plus adaptée aux conditions de vie de certains habitants en situation précaire du Haut Atlas, comme l’explique le réalisateur qui propose  des sources d’électricité moins coûteuses comme les panneaux solaires.

Pour accéder à la modernité, de plus en plus de villageois choisissent également de travailler dans les villes. Mais à force de faire des allers-retours pour chercher de l’argent, quelques hommes s’épuisent. Ils décident alors d’emmener toute leur famille avec eux pour essayer d’accéder à une vie meilleure, comme l’explique Boccara.

Le réalisateur affirme, cependant, que l’électrification et l’exode rural n’ont pas de relation de cause à effet, puisque “l’exode est un phénomène qui a toujours existé”. À la fin du documentaire, le téléspectateur pourra être témoin à son tour de ce phénomène, lorsqu’un jeune père de famille, son sac sur le dos, descend la montagne, et quitte son foyer. Au bout de quelques heures de route, les pleurs de sa petite fille Aïcha, qui l’avait suivi en larmes après ses “au revoir”, ont laissé place aux klaxons des voitures.

Bio express:

Ivan Boccara est né à Marrakech le 2 mars 1968. À 18 ans, il s’installe à Paris pour poursuivre ses études de cinéma et d’histoire de civilisation berbère. Il a déjà réalisé des courts métrages et des films documentaires dans le Haut Atlas marocain notamment “Mout Tania” (1999) et “Tameskaout”(2005). En 2017, il réalise “Pastorales Électriques”, qu’il considère comme “une suite logique des deux premiers” puisqu’elle met également en avant cette partie de la population marocaine qu’il chérit particulièrement. Son travail a été présenté et primé dans plusieurs festivals en France et en Europe. Aujourd’hui, il a créé sa propre société de production à Tanger, “Les films comme ça”.

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