MAROC
16/08/2019 17h:46 CET | Actualisé 16/08/2019 17h:47 CET

Parodies, canulars: Qui se cache derrière Bopress?

Le site d'information parodique marocain, créé il y a trois ans, continue de faire parler de lui et d'agiter la toile. Son créateur Mohamed Aït Aoual raconte son aventure.

MÉDIAS -  “Soolking” se présente officiellement aux élections présidentielles en Algérie. Si vous ne le saviez pas, rassurez-vous, “Soolking” non plus. Cette information, évidemment fausse, vient du site Bopress, dirigé par Mohamed Aït Aoual.

À bientôt 31 ans, ce jeune professeur de français est le créateur du premier site d’information parodique du Maroc. Une aventure, partie d’une simple blague entre potes, confie-t-il au HuffPost Maroc. “C’était en mai 2014. Un ami venait de nous dire que l’Académie française avait reconnu l’emploi de “Ils croivent” et “Faut qu’on voye”. Ça nous avait beaucoup surpris. Après nous être renseignés, nous nous sommes rendus compte qu’il s’agissait d’un canular publié par Le Gorafi, premier site d’information parodique francophone. Dès lors, je me suis dit pourquoi ne pas importer cette idée innovante au Maroc, et c’est ainsi que tout a commencé!”, nous raconte-t-il.

L’idée a pris forme et trois ans plus tard, le journal au gecko culmine à presque 30 000 “j’aime” sur Facebook et a développé son propre site internet. Une ascension fulgurante, et un succès inattendu. 

Au début, Aït Aoual se rappelle avoir été “seul à mener sa barque”. Au fil du temps, plusieurs personnes ont fini par le rejoindre, et ont contribué à l’ascension de ce site, écrivant leurs propres articles et proposant leurs idées. Pour eux, le jeune homme ne tarit pas d’éloges, et tient à les remercier, conscient que son “bébé” ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui sans leur aide.
Aujourd’hui, la rédaction de Bopress compte en tout quatre journalistes: Maria, Mehdi, Ahmed et Mohamed.

Mais comment anime-t-on un média parodique?

“D’abord, il faut avoir le sens de l’humour”, explique le fondateur du site. Pour lui, “il faut aussi suivre l’actualité nationale et internationale, en étant à l’affût de tout ce qui est susceptible de défrayer la chronique, parce que c’est de là qu’on tire la matière. Après, il faut trouver les ingrédients et la recette miracle pour imiter cette actualité d’une manière burlesque, ridicule, comique et absurde”. Il ne reste plus qu’à prendre sa plume pour écrire un article bien fait “avec un titre accrocheur qui donne l’idée générale, sans oublier de respecter les codes de l’écriture journalistique”, précise le professionnel, soulignant que “ces codes sont d’ailleurs la seule chose qu’on partage en commun avec les journaux dits ‘sérieux’”.

Du reste, Bopress cherche avant tout à faire valoir son regard critique et décalé sur l’actualité. L’idée? Rire de l’actualité, avec les Marocains en particulier et tous les lecteurs de Bopress en général. “Mais on ne veut pas d’un rire gratuit et
désintéressé”, prévient  Aït Aoual. “Nous voulons que nos articles et nos publications provoquent, dénoncent, incitent à réfléchir et qu’ils soient porteurs de messages forts. L’humour dans l’actualité est tout un art, il permet de dédramatiser, de soulever l’absurde d’une situation, de railler, et de tourner en ridicule le sérieux afin d’inciter les gens à réfléchir et à s’interroger sur ce qui se passe autour d’eux”, soutient-il. Il est convaincu que la parodie, le pastiche et l’ironie sont “plus efficaces et plus expressifs qu’un discours moralisateur ou une critique adressée de manière directe et sérieuse”.

Pour son créateur, Bopress est à la fois “un réquisitoire contre ce qui se passe au Maroc, contre le journalisme et contre la bêtise”. Il raconte alors les (trop) nombreuses fois où ses articles ont été relayés par ces mêmes médias “sérieux”, prenant pour argent comptant l’absurde. “Cela en dit long sur nos journalistes et la formation qu’ils ont reçue”, constate-t-il, amèrement. “Je peux même dire que la sottise dépasse les frontières. L’année dernière, les chroniqueurs d’une émission ramadanesque ‘Hkayet Ramadan’, diffusée sur la chaîne Elhiwar Ettounsi, ont pris au sérieux un de nos articles, où nous disions que 96% des filles qui fréquentent la mosquée pour la prière de tarawih espèrent y rencontrer leur futur mari. Je pense que la crise du journalisme est universelle.”

Pour autant, Mohamed Aït Aoual tient à distinguer fakes news et parodie journalistique. Pour lui, les fake news ne sont que des mensonges propagés sciemment sur les réseaux sociaux comme partout sur internet, afin tromper l’opinion à des fins politiques et idéologiques. “C’est ce que l’on a vu, par exemple, durant les dernières présidentielles françaises et américaines, où les partisans d’un camp essayaient de discréditer l’autre par le biais de la désinformation. Ce sont des écrits secs, dépourvus d’humour, propagandistes, c’est un crime assumé!”.
Quant à la parodie journalistique, elle permet autre chose, puisqu’elle est repérée du premier coup d’œil à qui a suffisamment de recul pour lire l’actualité, estime notre interlocuteur. “Qui pourrait croire un instant, par exemple, que Cristiano Ronaldo a signé pour trois ans au Raja de Casablanca?” s’amuse le jeune homme. “Un article de journal parodique contient des indices de la parodie et c’est aux lecteurs de les repérer. Personnellement, je me suis toujours demandé pourquoi, à l’ère de l’internet et de l’information instantanée, l’État ne pense pas à introduire dans les programmes scolaires des cours portant sur la recherche d’information et la webologie”, s’interroge Aït Aoual. Et pour cause, selon lui, “plusieurs Marocains croient qu’une information est vraie seulement parce qu’elle émane d’un média sous forme de Machin.com”.