MAROC
17/01/2019 12h:51 CET

On a testé à Casablanca le "Dîner dans le noir", l'expérience culinaire qui met tous les sens en alerte

Et bientôt à Marrakech.

Andrew Burton / Reuters

INSOLITE - Nous vous en avions parlé, nous l’avons essayé. Mardi soir, l’hôtel Sofitel Tour Blanche à Casablanca accueillait en avant-première les plus téméraires pour essayer le concept gastronomique dont tout le monde parle ces jours-ci: le “Dîner dans le noir”. Derrière cette idée plutôt surprenante, une expérience inédite à la fois sensorielle, sociale et surtout très humaine. 

Après une escale dans les plus grandes villes du monde, c’est dans la capitale économique du royaume que prend ses quartiers le “Dîner dans le noir”, une idée à succès imaginée et conceptualisée par l’entrepreneur français Edouard de Broglie, présent ce soir-là dans le hall du Sofitel pour accueillir ses premiers invités.

Devant le petit espace improvisé en restaurant, un simple rideau noir pour porte d’entrée indique qu’une fois franchi, l’obscurité la plus totale règnera. En rang d’oignons, la vingtaine d’invités, tous partagés entre curiosité et excitation, s’apprête à vivre un moment unique. Et dans la foule, les premiers signes d’angoisses se font rapidement ressentir. “On sera réellement dans le noir où il y aura quelques petites lumières faibles en guise de repères?” demande, peu rassurée, une jeune femme à Edouard de Broglie. Noir total et téléphones portables éteints. Les montres à cadrans lumineux doivent être retirées et les briquets sont interdits. “Le but, c’est de vivre l’expérience à fond et de jouer le jeu”, répond-il.

Des files indiennes se forment, deux équipes de huit s’apprêtent à entrer dans le restaurant. “Essayez de diversifier les groupes! Mélangez-vous, des hommes, des femmes, n’hésitez-pas à vous mettre avec des gens que vous ne connaissez pas”, nous indique l’animatrice de la soirée. L’hétérogénéité est en effet recommandée pour faire de ce dîner un moment social et convivial. Dans l’obscurité totale, les participants, privés de jugement visuel et d’a priori, développent un rapport à l’autre inédit, les barrières sociales tombent et la communication se fait de manière spontanée. “Une fois à l’intérieur, vous ne saurez pas forcément qui est l’interlocuteur en face ou à côté de vous, les relations vont se nouer naturellement” poursuit-elle.

Avant de pénétrer dans cet espace inconnu “aux plafonds hauts et couloirs de circulations assez larges -les seules indications fournies- des serveurs qui nous accompagneront tout au long du dîner se présentent. Ces guides inattendus ont la particularité d’être tous malvoyants ou aveugles. Ils seront nos yeux dans le noir, le temps d’une soirée. Jeunes, motivés et tirés à quatre épingles, ils font tous partie de l’Association marocaine pour la réadaptation des déficients visuels, qui s’est associée au projet pour leur permettre de vivre, au Sofitel, une expérience dans un milieu professionnel. “Habituellement, ce sont les personnes voyantes qui servent de guides à celles qui ne voient pas. Ce soir, ce sera l’inverse. Vous placerez votre confiance en eux, ils seront là pour vous rassurer”, sourit Edouard de Broglie.

A la queue leu leu, la main sur l’épaule droite de son voisin de devant, nous pénétrons dans la fameuse antre en suivant les indications de notre guide Hamza: “A gauche, à droite, encore à gauche, on s’arrête un instant, tout le monde est derrière moi?” Les sens sont en alerte, on avance prudemment en cherchant un support auquel s’accrocher ou un point de lumière pour se situer. On a presque la sensation d’être englouti dans un trou noir, puis la voix douce et bienveillante de Hamza nous indique qu’on s’approche de nos chaises. On s’installe, on prend connaissance de l’environnement: verres, couverts, serviette, corbeille à pain, tout est là. 

Autour de la table, les langues se délient, chacun commente son ressenti, les présentations se font et progressivement, l’ambiance se détend. On frôle accidentellement la main de son voisin de gauche en voulant attraper la bouteille d’eau, on picore involontairement dans le pain de celui de droite. “J’adore vos tenues, vous êtes tous très élégants ce soir et la décoration est de goût”, blague un des convives.

Hamza effectue ensuite un tour de table, prenant soin de bien demander à chacun s’il souffre d’allergies ou d’intolérances. Les classiques “pas de fruits de mer, pas d’ail, pas d’arachides” fusent. Mais on mange quoi au juste? “Secret” répond-il, sans souffler aucun indice. Le Chef Mourad Mahfoud est aux commandes et a préparé un menu gastronomique aux multiples surprises pour réévaluer sa propre perception du goût et de l’odorat. 

Le service commence et les premiers plats arrivent. C’est avec une extrême agilité et une prestesse sans pareille que le serveur se déplace autour de la table pour y poser les assiettes. On ne l’entend pas, on ne le voit pas mais on parvient à ressentir sa présence et ses mouvements. Hésitantes, nos mains plongent dans les assiettes pour tenter de découvrir ce qui s’y cache, on ressent instinctivement un besoin de toucher et palper. “Une mousse? Une crème? C’est du petit-pois? Peut-être du pois gourmand?”, demande-t-on à Hamza. À nous de découvrir, insiste-t-il. Les plats défilent, les odeurs se mélangent et les bouches salivent. Différentes textures se confondent et le résultat est assez savoureux. 

Dans le noir, la conception de l’espace est chamboulée, la notion du temps aussi. Le dîner, qui semblait s’étirer sur de longues heures, n’a finalement duré qu’une heure et demi. Le repas se termine, il est temps de regagner la lumière pour découvrir, dans une salle adjacente, les photos des plats présentés. Les yeux se réadaptent difficilement aux néons du hall de l’hôtel. On remercie alors Hamza pour sa présence et sa gentillesse et c’est plein d’humilité qu’il accepte les compliments sur son service impeccable. 

En somme, cette expérience unique nous confirme qu’il ne suffit pas juste de clore ses paupières pour prétendre comprendre ceux qui vivent la cécité. Les perceptions sensorielles prédominent, il faut additionner un grand nombre d’éléments comme les bruits, les odeurs, les sons pour se dresser le tableau d’un moment ou d’une situation. Finalement, le “Diner dans le noir” permet surtout d’ouvrir les yeux.

Il vous faudra débourser 500 dirhams par personne pour un menu composé de trois plats. Pour les amateurs de vin, “3 verres surprises”, à 180 dirhams accompagnent votre dîner, tandis que des cocktails sans alcools sont également proposés. À découvrir jusqu’au 31 août 2019 au Sofitel Tour Blanche de Casablanca et dès septembre au Sofitel de Marrakech.