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21/03/2018 11h:31 CET | Actualisé 21/03/2018 11h:31 CET

Olfa Youssef, Persona non grata? Dans les sillons de l’Insulte: Son nouveau livre,"Ahla Kalam"

Olfa Youssef choisit d’exhumer par les mots les maux d’une société au travers de ce qu’il y a vraisemblablement de plus trivial depuis la nuit des temps: l’insulte

Ahla Kalam - plus doux propos, lecture très personnelle des insultes tunisiennes sur Facebook (2011-2017), Olfa Youssef, Février 2018

Lecture personnelle d’une étude très personnelle

Partant du fait que tout est langage, dans son nouvel ouvrage, Olfa Youssef choisit d’exhumer par les mots les maux d’une société au travers de ce qu’il y a vraisemblablement de plus trivial depuis la nuit des temps: l’insulte, acte de langage ayant toujours existé.

L’Iliade ne s’ouvre-t-elle pas sur un torrent de déchaînement verbal proféré par Achille à l’encontre d’Agamemnon qui l’a privé de sa part de butin, la belle Briséis? Soyez-en rassurés, vous n’allez pas voyager en Grèce antique via ces pages, mais vous allez plutôt faire un aller-retour tumultueux dans les méandres d’une Tunisie, meurtrie, blessée en son plus for intérieur et qui se veut donc blessante par le manifeste de cet acte performatif qu’est l’insulte, ou du moins dont la performativité est désirée par “l’insulteur” en certains cas.

En effet, durant ces 178 pages, se basant sur les injures et toute sorte de calomnies qui ont été proférées à son encontre, l’auteure nous entraîne dans une analyse sociolinguistique minutieuse d’un imaginaire collectif tunisien, rongé par une haine profonde aux préceptes complexes qui questionnent in fine toute la construction ontologique de l’Homme Tunisien. Le superlatif de l’antiphrase du titre pose le ton ironique que l’on retrouvera tout au long de l’œuvre. La critique se veut donc sarcastique, la lecture personnelle, voire très personnelle, l’insulte culturellement tunisienne, le cadre inspiré du virtuel et l’époque historiquement charnière, 2011-2017. Les balises de l’étude ainsi clairement définies de prime abord, s’établissent comme un parti pris de mise à nu qui sera le cadre maître de cet opuscule.

Une mise à nu que l’on retrouve jusque dans la forme de l’écrit. Olfa Youssef choisit de livrer les injures de la plus crue des manières, dans toute leur splendeur, sans artifices, quitte à choquer le lecteur. Mise à part le choc de la rencontre même avec les mots aussi bien par leur sémantique que leur syntaxe, le choc s’opère de par le bouleversement audacieux des codes austères et figés de l’essai académique habituel, et le choc s’opère aussi dans la collision entre la violence des injures et l’apaisement déconcertant de l’objet de l’injure, entre le sophisme fallacieux des émetteurs et le raisonnement logique implacable de la réceptrice. Un clin d’œil à un choc de civilisations glaçant?

Au nom du père, Forclusion ou l’origine du monde :

L’itinéraire commence par une analyse de l’insulte qui tient le haut du palmarès, à savoir le qualificatif de “putain” ainsi que tous ses dérivés et acolytes. Dans ce chapitre, par une exploration diachronique et sémiologique, Olfa Youssef décortique la sémasiologie de cette insulte et son rapport au féminin. Au gré d’une arborescence partant du sens premier du mot aux branches des concepts sous-jacents, elle se livre à une prospection socioculturelle et psychanalytique des insulteurs et de leurs névroses, en abordant d’un côté ce qui s’attaque expressément au féminin, et d’un autre la féminisation comme effet se voulant offensant quand il s’agit de mettre en cause la “virilité” de chaque homme qui soutiendrait le féminin.

Durant les escales suivantes, Olfa Youssef dissèque les autres invectives poétiques dont elle se voit affublée allant des attributs de l’ignorance, aux accusations de blasphème et de guerre contre l’islam, au physique ingrat à la maladie ou même de qualificatif d’odalisque de l’ancien régime. Les connotations sexuelles, animales voire scatologiques des propos étant omniprésentes, Olfa Youssef n’hésite pas à en extirper les fondements psychiques et sociologiques, et consacre même tout un chapitre pour décrypter les procédés linguistiques qui les corroborent. Elle confronte ainsi les insulteurs à leurs propres complexes, puisque comme elle le précise l’insulte n’est pas une atteinte à l’objet insulté en soi mais n’est autre que la manifestation d’un être insultant troublé. Cette conclusion sur laquelle s’achève l’œuvre, trouve ses prémices durant toute l’analyse, puisque l’attrait à la compassion envers l’insulteur est ubiquiste et fait in fine de cette étude un traité sur l’Amour, antidote dont devrait être inondé cet imaginaire collectif agonisant, préconise-t-elle.

Outre l’analyse de l’insulte en soi, l’œuvre est ponctuée de pertinents apartés, qui semblent être innocemment placés pris entre le feu de deux sarcasmes, mais qui dépeignent que le langage ne peut être pensé en dehors de la culture et de la réalité contextuelle. La liste n’est point exhaustive, d’une allusion aux derviches tourneurs, à la politique des étapes de Bourguiba, Olfa Youssef ne laisse rien de côté. Tout est passé au crible, les relations au genre, les allusions au contexte politique, social, ou même économique par exemple lorsque l’un de ses détracteurs se propose de lui fournir des sex-toys, dans une frénésie d’ironie l’auteure s’insurge de la dévaluation du dinar principalement. On retrouve aussi au détour de l’analyse des injures du registre animalier, une critique de l’anthropomorphisme farouche et peut-être une ode à l’antispécisme. Même l’ère 2.0 n’est pas épargnée, et trouve son lot de critiques dans l’examen du rapport du Tunisien face à l’écran et au virtuel. L’œuvre se veut donc complète.

“ L’insulte, et après ? ”

Olfa Youssef, Librairie Al Kitab -Tunis, Mars 2018.

Force est de constater qu’à travers un raisonnement par l’absurde, l’auteure nous embarque dans une analyse constructive guidée par l’inventaire méthodologique judicieux des injures et le Graal ultime s’achève sur une symbolique du cercle qui exerce une réelle fascination sur l’imagination humaine où la boucle est bouclée par “L’insulte, et après ?”, car de toute évidence, si l’insulte n’atteint pas sa cible, elle dépeint un mal-être qu’il est temps de mettre à jour.

Selon Olfa Youssef, l’insulte résulterait d’une angoisse. Et contrairement à la peur qui se veut spécifique, l’angoisse dans son absolu est sans limite. Les Tunisiens n’ont pas peur de, mais sont angoissés. Ils n’ont pas peur de, car ils ne se connaissent pas eux-mêmes pour savoir ce qui leur fait réellement peur, ils s’acharnent donc dans une hostilité verbale effrénée. Olfa Youssef dépeint ainsi dans ce livre le portrait de la personnalité tunisienne contemporaine dans toute sa fragilité et sa complexité, et montre qu’indépendamment de l’appartenance idéologique, sociale ou politique, le procédé de l’injure suit le même schéma au delà des dualités, appuyant l’unicité du mal en ce qui ronge et dérange à savoir l’Ego. Ainsi au bout de sept chapitres, ponctués au gré des sept stations du cœur, la dernière escale de ce livre s’achève sur la nécessité d’un voyage intérieur.

Qu’il soit vu comme un recueil de résilience, ou outil de résistance, à travers cette recherche académique, Olfa Youssef se révèle dans ce livre en portraitiste fidèle et nous dévoile la fresque d’une Tunisie à l’agonie. La personnalité tunisienne n’aura jamais osé été analysée de la sorte, et à ce titre l’Histoire le retiendra dans ses annales.

Ahla Kalam- plus doux propos, lecture très personnelle des insultes tunisiennes sur Facebook (2011-2017), Olfa Youssef, Février 2018

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