ALGÉRIE
21/12/2018 16h:38 CET | Actualisé 21/12/2018 16h:39 CET

Ogre, ogresse, et sexualité

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Depuis quelques mois on peut lire des réflexions stimulantes de Kamel Daoud dans un livre intitulé, d’une manière qui intrigue : Le peintre dévorant la femme. Après un moment de perplexité, on a le sentiment que l’auteur, quoique parlant de Picasso, rejoint à partir de là des traits de l’imaginaire maghrébin tout à fait constants et même bien connus. Mais il faut d’abord expliquer pourquoi Picasso, ou plus largement pourquoi ce livre.

Il semble que ce soit la mode en France (et ici le mot “mode” n’a rien de péjoratif) d’inviter quelques personnalités marquantes du monde de l’art, du spectacle etc. à passer une nuit en solitaire dans un grand musée, pour livrer au public les réflexions que cette expérience inédite lui suggère. Kamel Daoud a fait partie des invités en 2017 et on va vite comprendre pourquoi le Président  national du musée, ici le Musée Picasso de  Paris, a fait ce choix —une idée intéressante et subtile, comme le prouve l’essai qui en est résulté.

Le musée abritait à l’époque une exposition intitulée “Picasso 1932, année érotique” et donnait à voir, sous les pinceaux du peintre, une jeune femme appelée Marie-Thérèse Walter, que Picasso, âgé de 50 ans, avait rencontrée quelques années plus tôt alors qu’elle n’en avait que 18. Les tableaux montrés dans l’exposition sont consacrés à leur relation et uniquement à son aspect érotique. Bien qu’il ne s’agisse pas de peinture réaliste, personne ne pourrait s’y tromper !

Cependant il n’est pas sûr non plus que tout le public ait été préparé à cette rencontre, car le sens des tableaux est loin d’être explicite, ils ne cherchent pas à être banalement séduisants et on est d’autant plus impressionné par ce qui s’en dégage qu’on a du mal à l’analyser. C’est d’ailleurs pourquoi l’aide d’un exégète aussi remarquable que Kamel Daoud est la très bienvenue et l’on a envie de dire bravo : si pari il y avait, le pari a été tenu.

Un pari complexe, au moins double, puisqu’il s’agissait à la fois de dégager la sorte d’érotisme dont ces tableaux sont manifestement empreints, et ensuite de confronter cette conception, une fois élucidée, avec ce qu’il en est de l’érotisme dans la société qui est celle du commentateur Daoud, c’est-à-dire la société algérienne. Pas un instant, l’auteur de ce “peintre dévorant la femme” ne cherche à botter en touche, bien au contraire il aborde les sujets frontalement et se bat avec la difficulté.

Ses propos étant fort brillants, on ne peut que les affadir en tentant de les résumer simplement. L’idée de dévoration indique non sans une certaine violence que l’homme, ici le peintre, veut absorber le corps de la femme dans son propre corps (ce que d’autres appellent plus timidement la “fusion érotique ”).

Mais on peut aussi présenter les choses d’une manière presque inverse s’agissant  des deux corps en présence (ou de ce qu’on en voit, ou de ce qu’il en reste après une sorte de démembrement spasmodique) : c’est le corps de la femme qui absorbe en elle et dans son intériorité des fragments identifiables  du corps masculin, composant en un ensemble ce qu’est le couple érotique. De toute façon il y a dévoration c’est-à-dire absorption de l’un dans l’autre, avec une avidité qu’on pourrait dire affamée pour rester dans la même métaphore. L’important est de désigner un acte ou un état totalement physique, sans place pour les sentiments dont le domaine n’est pas du même ordre.

Dévorer, ou dévoration, est un terme à peine humain, il fait plutôt penser à un appétit animal, qu’on pourrait dire monstrueux et qui fait peur. D’où la figure de l’ogre qui vient forcément à l’esprit. Kamel Daoud ne cherche pas à faire l’histoire de ce rapport entre ogre ou ogresse et sexualité car son problème est autre (opposer l’érotisme occidental  à la conception islamiste du rapport de l’homme à la femme). On sait pourtant à quel point la littérature maghrébine, orale (contes) ou écrite (romans qui pendant longtemps n’ont été que masculins) fait place à l’idée que sexualité et dévoration sont une seule et même chose, étant aussi dangereuses et menaçantes l’une que l’autre. 

Ou plutôt, car l’effroi qu’elles suscitent est un sentiment très mêlé, mieux vaut convoquer ici le célèbre couple fascination-répulsion pour dire ce qu’en termes encore plus simples on appelle le grand frisson. Sans doute n’y a-t-il rien de plus ancré dans le désir humain, mais recourrons pour le dire à l’un des plus grands écrivains maghrébins, le Marocain Tahar ben Jelloun.

En 1973, il écrit audacieusement un petit livre inclassable, Harrouda, dont la première phrase est la suivante : “Voir un sexe fut la préoccupation de notre enfance”, et il s’avère dans le récit que ce sexe est celui d’une femme étrange, la prostituée Harrouda, mythique évidemment plutôt que réelle, inspirant aux jeunes garçons dont l’auteur fait partie autant de désir que de peur. Car elle a partie liée avec l’ogre auquel elle se donne mais dont elle boit le sang. Seuls les plus téméraires osent l’approcher  mais “parfois il arrive que certains ne réapparaissent plus (…)Tout en poussant des râles, Harrouda serre la tête des enfants entre ses cuisses. Les os craquent, se dissolvent etc.”

Harrouda, cette ogresse qui incarne l’attirance irrésistible et l’épouvante de la sexualité s’appelle parfois autrement que dans le mythe marocain. On la connaît aussi sous le nom de Aïcha Kandicha, dont la séduction et la dangerosité se disent différemment dans plusieurs régions du Maghreb.

Les anthropologues, ethnologues etc . savent très bien ces choses-là et pourraient nous parler de l’ogresse kabyle Teryel, comme le fait Camille Lacoste-Dujardin dans son livre sur le conte kabyle.

Peur d’être violé et peur d’être dévoré ont sans doute beaucoup en commun, dans les deux cas c’est l’intégrité du corps de la victime qui est menacée—menace délicieuse peut-être et double délice, de dévorer et d’être dévoré.

Qu’y a-il de pire finalement, rencontrer le loup, comme le petit Chaperon rouge qui n’en avait peut-être pas vraiment peur? Ou être de celles qui “n’ont pas vu le loup” selon l’expression populaire désignant les femmes sans expérience sexuelle ? Il est vrai que pour désigner l’acquisition de celle-ci, on disait aussi : “laisser le chat aller au fromage”. Dévoration, vous dis-je !