MAROC
21/04/2018 19h:12 CET | Actualisé 21/04/2018 19h:20 CET

“Off to Ouaga”, un livre et bientôt un film pour faire vivre la mémoire de Leila Alaoui

"Mon premier souci et de pérenniser son nom à travers son travail", confie son père.

Augustin LeGall

TÉMOIGNAGE - Deux ans après la disparition de Leila Alaoui, c’est un récit poignant qui vient d’être récemment publié par son père. Dans “Off to Ouaga”, Abdelaziz B. Alaoui chronique avec une étonnante acuité les quelques jours qui ont précédé et suivi ce jour funeste où la photographe marocaine succombera à ses blessures, suite à l’attentat terroriste perpétré à Ouagadougou en janvier 2016, ce jour où tout a basculé pour la famille Alaoui. “Je raconte pour celui qui n’était pas là, pour celui qui veut savoir ou qui se demande comment on fait face à un tel drame”, confie au HuffPost Maroc Abdelaziz B. Alaoui. “Et pour le pauvre homme qui sera peut-être un jour dans mes souliers”, ajoute-t-il avec regret et émotion.

“Ce besoin d’écrire n’a pas été prémédité, il s’est imposé naturellement”, écrit-il dans les premières pages de son ouvrage. Si l’idée d’écrire un livre lui tenait à coeur, il dit s’être posé de nombreuses questions avant de sauter le pas. Décider d’en confier la rédaction à un tiers? Il s’y refusera vite. Qui d’autre que lui pouvait trouver les mots justes pour décrire la perte d’une enfant à qui tout souriait, les épreuves traversées par une famille, les innombrables questions que l’on ne soupçonne pas et qui s’imposent d’elles-même dans de telles circonstances? “Par fidélité à l’esprit de Leila qui faisait de l’authenticité sa qualité première et son souci incessant, je ne veux surtout pas faire écrire ce drame par un autre”, dit-il pour expliquer sa démarche.

La structure du livre lui apparaîtra de manière limpide, à l’occasion d’un repas partagé avec un ami proche de Leila. Y succédera une période de huit semaines durant lesquels, 13 à 14 heures par jour, Abdelaziz B. Alaoui s’isole, se coupe de tout pour ne se consacrer qu’à la transcription de ses souvenirs, revivant cette période dans ses moindres détails. “C’était intense, il fallait que je me vide. Tout était là”, nous dit-il. “C’est sorti comme si tout était enregistré, je suis resté fidèle au moindre détail. Je ne le comprends pas moi-même: alors que j’étais encore sous le choc, tout jaillissait naturellement dans ma tête de manière extrêmement précise, sans le moindre effort de ma part”. Sans effort ou presque, corrige-t-il en y songeant à nouveau, indiquant avoir subi un AVC à la fin de l’écriture du livre.

L’ensemble est relaté avec beaucoup de distance, comme si l’auteur s’était invité aux côtés des siens en observateur, passant en revue non pas les sentiments mais les événements. De l’annonce de l’attentat aux dernières paroles de Leila au téléphone, transportée en urgence à l’hôpital sur une moto, en passant par l’appréhension d’un nouvel arrêt cardiaque, fatal, qui emportera la jeune photographe, l’angoisse de ne pouvoir rapatrier le corps, le choix du cimetière, le déroulement des funérailles, les retrouvailles avec les proches, la volonté de la grand-mère française de Leila de se convertir à l’islam pour reposer un jour auprès de sa petite-fille... Tout est décortiqué de manière clinique, presque chirurgicale, sans que le texte ne soit pour autant aseptisé. Moments de tendre complicité avec Leila, instants d’affliction ou empreints d’humour, le récit est émaillé d’anecdotes douloureuses, heureuses ou amères. Des moments de vérité qui touchent à des sujets universels et qui surgissent tout au long de ce témoignage personnel, sincère et poignant.

Lorsqu’on lui demande s’il est parvenu à faire son deuil en écrivant ce livre, la réponse de Abdelaziz B. Alaoui est sans appel: “Non, pas du tout. Et je m’interdis de le faire”, répond-t-il avec détermination. Faire son deuil, ce serait une façon de trahir Leila, ajoute-t-il après un silence. Ce témoignage, très justement sous-titré par l’éditeur “Journal d’un deuil impossible”, Abdelaziz B. Alaoui ne l’a pas écrit dans le but de soulager sa peine ou d’exorciser des démons tenaces. “Si je parle dans ce livre de ce que j’ai vécu, de ce que nous avons vécu avec ma famille, c’est avant tout une façon pour moi de faire perdurer le nom de Leila. Mon premier souci et de pérenniser son nom à travers son travail. C’est l’enfant qu’elle nous a laissé”, dit-il.

Un legs que la Fondation, depuis sa création, s’évertue de faire vivre à travers ses nombreuses activités culturelles et artistiques. Outre le livre paru en France aux éditions Hermann, et qui devrai aussi être prochainement disponible au Maroc à travers la maison d’édition Le Fennec, un film pourrait bientôt également participer à faire connaître le travail et la personnalité de la photographe marocaine, comme nous l’annonce Abdelaziz B. Alaoui. S’il précise que rien n’est encore signé, il évoque une coproduction franco-brésilienne et une réalisation signée Fellipe Barbosa, cinéaste brésilien auréolé de succès après la sortie en août dernier du film “Gabriel et la montagne”.

Présenté l’année dernière dans le cadre de la Semaine de la critique à Cannes, le film retraçait déjà le voyage et la disparition en Afrique, au Malawi, d’un ami d’enfance de Fellipe Barbosa. Au Burkina Faso, c’est aussi une amie que le réalisateur brésilien a perdue, Leila Alaoui et lui ayant fait une partie de leurs études ensemble à New York. “Il m’a demandé le livre, l’a lu en français bien qu’il soit plus à l’aise en anglais, puis il m’a appelé pour me dire ‘On va en faire un film’”, se souvient Abdelaziz B. Alaoui, ajoutant qu’il n’aurait jamais imaginé qu’il y aurait un livre, “et encore moins un film”. “J’ai bien sûr accepté”, poursuit-il. “Je pense que Leila aurait voulu que je dise oui. Alors même si cette décision est la mienne à travers elle, j’espère que le film se fera et qu’il sera vu, partout, pour que la mémoire de Leila puisse vivre”.

Editions Hermann

Rencontre littéraire à Marrakech

Dans le cadre du festival du livre de Marrakech, une rencontre littéraire aura lieu avec Abdelaziz Belhassan Alaoui, autour de son livre “Off to Ouaga, journal d’un deuil impossible”, ce dimanche 22 avril à 11h, à l’Institut français de Marrakech. 

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