ALGÉRIE
05/10/2018 06h:37 CET | Actualisé 08/10/2019 16h:56 CET

Octobre 88 : Des dépêches APS de sang et de colère que seuls les "spéciaux" ont lues…

La presse algérienne n’a pas couvert les évènements d’octobre ? Faux. Les journalistes de l’APS ont raconté en temps réel et en professionnel le déroulement des émeutes au niveau national. Des dépêches de sang réservées au "spéciaux"

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Le 10 octobre 1988, le jeune journaliste de l’APS, Sid-Ali Benmechiche couvrait la marche organisée à partir de Belcourt autour d’Ali Benhadj. Au niveau de la DGSN, à Bab-el-oued, c’est le dérapage. Une fusillade, trente trois morts. Sid-Ali Benmechiche faisait partie des victimes. L’APS a indiqué sobrement qu’il est brutalement décédé “en accomplissant son devoir lors des récents événements ”

Ce même jour, des dizaines de journalistes -dont certains déjà mobilisés au sein du MJA, né quelques mois auparavant-, dénoncent la répression et soulignent qu’ils sont interdits d’informer objectivement sur les événements.  

Dans un communiqué transmis à l’AFP, ils informaient “l’opinion publique nationale et internationale “qu’ils” ont été et sont toujours interdits d’informer objectivement des faits et événements qu’a connus le pays, notamment depuis l’explosion populaire du 5 octobre”.

Mieux, les journalistes s’insurgeaient contre “l’utilisation tendancieuse en ces circonstances graves des médias nationaux, et ce au mépris de toute éthique professionnelle et du droit élémentaire du citoyen à l’information ”. Les signataires n’hésitaient pas à condamner “l’utilisation violente et meurtrière de la force armée et l’inconséquence avec laquelle l’ordre a tenté d’être rétabli ” (...).

Le communiqué était à la mesure de l’écoeurement et de l’impuissance des journalistes dans l’Algérie sous régime de parti unique avec des médias sous contrôle. La télévision, “l’unique”, comme à chaque fois dans les circonstances critiques ou particulières, passait au régime du documentaire animalier.

Les Algériens s’informaient par la rumeur et par les télévisions françaises que l’on recevait par la “parabole”.  La presse était hors jeu, mise dans l’incapacité de couvrir correctement un événement majeur de l’Algérie postindépendance.

De l’information réservée aux “spéciaux”

Et pourtant…  Les journalistes de l’APS ont assuré la couverture la plus exhaustive et la plus professionnelle de ces journées tumultueuses. Et si Sid Ali Benmechiche se trouvait au milieu des manifestants dans ce jour fatidique du 10 octobre, c’était aussi par devoir professionnel. 

En toutes circonstances, les journalistes de l’APS couvraient les événements -y compris ceux qui sont désagréables pour le régime- mais la manière dont leur “dépêches” étaient diffusées leur échappait. C’est au niveau de la direction de l’information que cela se décidait. 

Le fil de l’agence APS avait deux types de diffusion. Une partie de l’information était diffusée en RN (réseau national) en direction des abonnés algériens. Les informations nationales jugées “importantes” étaient diffusées également à destination des abonnées étrangers (agences de presse, ambassades etc…). On disait alors que l’information était balancée sur les “deux réseaux”.  Mais il y avait aussi l’information jugée “sensible” par la direction de l’information qui n’était diffusée qu’aux “spéciaux” (présidence, quelques ministères de souveraineté).

C’est sans surprise que le travail, très professionnel, sur les événements d’octobre 88 accompli par les journalistes de l’APS au niveau national, était “réservé” aux spéciaux.  Ceux qui y avait accès -et les journalistes de l’APS de la “centrale” pouvaient toujours passer jeter un œil au téléscripteur du CVC (chef de vacation centrale)- pouvaient “lire” en temps réel la propagation nationale des émeutes et le bilan des victimes et des dégâts matériels qui s’alourdissaient d’heure en heure jusqu’au paroxysme du carnage de la DGSN. 

Comme de “vrais agenciers”

On ne sait pas s’il reste des traces de ce travail remarquable des journalistes de l’APS dont les Algériens ont été privés au cours de ces journées. L’agence, alors dirigée par Belkacem Ahcene DjaballAh connaîtra, au cours des mois qui suivirent les événements d’octobre, un véritable printemps. 

Les journalistes de la centrale comme des bureaux régionaux vont connaître pendant quelques temps le bonheur de faire leur travail comme de “vrais agenciers”… Mais l’euphorie de la rencontre avec le métier s’est estompée avec la “reprise en main”.

Un correspondant de l’APS à Tamanrasset sera emprisonné par la suite pour avoir envoyé à la centrale une information sur la détention à Tamanrasset de Ali Benhadj. Il avait fait son travail, il va le payer chèrement. Plus tard, dans une boutade éloquente, le président Bouteflika dira à une journaliste de l’APS qui faisait état de sa qualité de rédactrice en chef, que c’était lui le “véritable rédacteur en chef de l’APS”. La boucle était bouclée. Le printemps d’octobre était bien loin…