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07/11/2018 11h:58 CET | Actualisé 07/11/2018 11h:58 CET

Nulle autre voix par Maissa Bey: Entre journal intime et roman psychologique

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Dans “Nulle autre voix”, Roman paru aux Editions Barzakh et aux Editions de l’Aube, la romancière Maïssa Bey dresse le portrait d’une femme sortie de prison après quinze années de réclusion criminelle pour le meurtre de son mari. Le roman s’articule autour de onze lettres écrites par la criminelle à une écrivaine. Très peu présente, cette dernière, constitue néanmoins le  prétexte idéal et  le réceptacle du geyser de confessions de cette femme “hors-normes”. 

L’écriture est alors un acte libérateur.

Maissa Bey, usant d’une plume sereine, calme et limpide donne la part belle à la psychologie de la violence. Elle égrène les mécanismes qui peuvent mener à l’irréparable. Non pour justifier ni excuser. L’auteure relate, décrit et raconte la simple vie, en apparence, d’une femme dans sa cellule familiale, depuis son enfance jusqu’au mariage puis l’enfermement dans une vraie cellule de prison.

Maissa Bey nous offre une écriture d’une beauté saisissante. Propos précis. Phrases courtes. Phrasé efficace. La force du style de l’auteure vient imprimer le récit, l’écriture devient alors tatouage, encre indélébile pour dire l’insupportable.

Cette écriture concise ne fait pourtant pas l’économie des descriptions. Descriptions qui nous plongent dans l’atmosphère austère de  la protagoniste. Dans l’austérité même du personnage, contrastant avec la fraicheur et la jeunesse de l’écrivaine.

Même si la curiosité du lecteur est tout de suite titillée par la tragédie du meurtre, Maissa Bey nous emmène avec elle dans un tout autre périple, celui de la violence, de toutes les formes de violences : ”... je sais que la violence, la violence première est d’abord celle que l’on se fait à soi-même”.

La criminelle - “Criminelle, pour la société ce mot me définit à l’exclusion de tout autre”-  égrène alors une série de faits traversant différentes périodes de sa vie. Le ton est calme, serein, presque froid, mais tellement efficace: “Les faits. Rien que les faits”.

Maissa Bey nous livre ici à travers le Je de l’anti-héroïne, un portrait, non pas d’une femme mais d’une société dans ce qu’elle peut cacher de plus sournois, de plus violent. Tout lecteur peut se reconnaitre dans l’un ou l’autre des plis et replis de ce roman. Maissa Bey réussit à rentrer, à s’immiscer dans l’intime et au-delà. Elle révèle en quelque sorte le culte du caché. Elle nous renvoie à celle qui a donné ses lettres de noblesse au journal intime, Georges Sand, et son célèbre:

“Ecoutez ; ma vie, c’est la vôtre”.

Cacher, dissimuler, éluder. Le champ lexical du roman est dense. Il est riche de ces mots puissants, posés très souvent entre deux points de ponctuation, pour ne donner que la quintessence de leurs sens.

Onze lettres articulent ce roman. De l’enfance à la prison, lieu paradoxal de délivrance : “la prison m’a tout appris. Sur moi et sur les autres. Après toute une vie de mensonges, de silence et de dissimulations, la prison m’a obligée à me dépouiller de tous les masques que je m’étais fabriqués en espérant me protéger”, le lecteur est tenu en haleine sur 202 pages.

Inutile alors d’essayer de conclure, devant tant de beauté, laissons Maissa Bey et Saint Augustin conclure :

Comment échapper au huis-clos d’une pensée solitaire, souvent à la dérive ? Comme érodés par le temps et le désir d’oubli, mes souvenirs hésitent et se dérobent au seuil de la conscience”, Maissa Bey

“Je te cherchais à l’extérieur de moi-même, mais tu étais plus intérieur à moi que ce que j’ai de plus intérieur”, Saint Augustin

Un roman à lire absolument.