ALGÉRIE
25/03/2018 16h:56 CET

Nouvelle économie: "il faut aller vers une régulation intelligente", selon la Banque mondiale

L’un des paradoxes souvent observé dans la région est que les jeunes sont connectés aux médias sociaux, mais ils ont néanmoins un accès limité à l'économie numérique

Evorona via Getty Images
Les prévisions de la banque mondiale pour la région Mena sont plutôt optimistes

La Banque mondiale coorganise avec le gouvernement algérien et le Fonds monétaire arabe une conférence de deux jours qui se tiendra à Alger les 26 et 27 mars. La réunion mettra en contact des décideurs publics, des entrepreneurs et des chercheurs de la région et d’ailleurs. Avec pour thème “les jeunes, la technologie et la finance”.

L’objectif de cette conférence intitulée “Une nouvelle économie pour les pays de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient : les jeunes, la technologie et la finance”, est de mettre en évidence comment la région MENA peut exploiter son potentiel. 

Dans cet entretien accordé au HuffPost Algérie, Rabah Arezki, économiste en chef de la de la Banque mondiale pour la Région Moyen-Orient et Afrique du Nord, évoque l’économie numérique et son rôle dans la diversification de l’économie de la région, la régulation comme levier entrepreneurial et non comme obstacle et l’adaptation de la formation des jeunes aux besoins des nouvelles économies. Il évoque aussi comment parvenir à  transformer les économies des pays de la région et de tirer profit, d’une part, de la créativité que recèle leur importante population jeune et, d’autre part, de la force de rupture que constituent les nouvelles technologies pour en faire des moteurs de croissance. 

 

Le HuffPost Algérie : vous participez à Alger à une rencontre sur la nouvelle économie au Moyen Orient et Afrique Nord, les jeunes la technologie et la finance, l’Algérie, comme un bon nombre de pays de la région, a un retard de la pénétration de l’Internet. Le poids du numérique reste bas dans l’économie, ce retard peut-il se transformer en atout ? Si oui comment ?

Rabah Arezki : Effectivement la région dans sa globalité souffre d’un retard important. Il est lié  au fait qu’il y a énormément de jeunes bien formés mais qui font face à des difficultés pour se connecter à une technologie de façon productive.

L’un des paradoxes souvent observé dans la région est que les jeunes sont connectés aux médias sociaux, mais ils ont néanmoins un accès limité à l’économie numérique. Les systèmes financiers sont appelés à être améliorés afin de permettre la possibilité de devenir un entrepreneur de l’internet,de faire du commerce en ligne etc…

Malgré le niveau relativement élevé du revenu de ces pays, il existe un certain nombre d’obstacles notamment l’ accès à des prix raisonnable à l’internet avec une infrastructure de qualité mais aussi, à un système de paiement qui facilite l’émergence d’une nouvelle économie, d’une économie digitale. 

 

La majorité des pays de la région MENA sont dépendants de la rente petro-gazière qui entrave la diversification de l’économie. Celle-ci peut-elle constituer un accélérateur de la diversification et à quelles conditions ?

Absolument. Le point central est que les pays exportateurs ou importateurs de la région ont pendant trop longtemps utilisé la dépense publique, l’emploi public et les subventions comme moteur de croissance.

Aujourd’hui avec cette chute des prix du pétrole et les difficultés budgétaires auxquelles les pays font face, il faut trouver de nouveaux leviers de croissance, des moteurs de la croissance. Ces derniers sont forcément à explorer avec le secteur privé.

La Banque Mondiale va, avec les autorités des pays concernés, relancer cet agenda de développement d’un secteur des services de qualité où les jeunes doivent jouer un rôle fondamental. Ils peuvent le faire car ils sont bien éduqués. Ils ont cette aspiration et cette facilité à se connecter à la technologie.

Pour essayer de créer d’autres moteurs de croissance qui vont bien au-delà des moteurs traditionnels que sont les dépenses publiques devenues insoutenables car ils ne se nourrissent pas de gain de productivité.

Aujourd’hui, le grand message à transmettre est de dire on voudrait développer cet écosystème qui émerge. Parce qu’il y a aussi de bonnes nouvelles dans la région. Il y a un certain nombre de réussites des start-ups  ont grandi, sont devenues des Licornes, et sont valorisées actuellement à plus d’un milliard de dollars. Elles ont grandi malgré les obstacles, ce qui nous montre qu’un  écosystème de services est possible et les jeunes ont toute leur place dans ces créneaux. Il faut juste les écouter et les accompagner dans ces démarches.

 

En parlant du développement de la nouvelle économie dans la région MENA et des start-up, ne pensez-vous pas que ces dernières font face à un sérieux handicap : celui des financements?

Le financement est bien sûr important, mais il est lié à la structure du système financier dans la région. Les banques et d’autres acteurs doivent effectivement faire face à un certain nombre de régulations prudentielles. C’est ce qu’on essayera d’expliquer à la conférence ; dire oui, qu’il faut bâtir par la confiance dans le système financier. La régulation est importante, un système financier bien régulé évite les paniques, évite les cascades. Mais il faut utiliser encore une fois le levier de la régulation  pour expérimenter plus, pour s’ouvrir à d’autres opérateurs.

Dans ce cadre, l’expérience du Kenya avec M-Pesa un système de paiement mobile, est permis par une expérimentation qui laisse émerger d’autres opérateurs sur les systèmes de paiement. Ce qui a permis une certaine innovation et a généré de la valeur ajoutée.

Aujourd’hui les financements en soi sont un problème car on a une régulation qui est relativement rigide, qui ne permet pas l’essor d’innovation. Même lorsqu’il s’agit d’innovation financière qui permet de financer l’économie. Mais évidemment,  il y a des différences dans la région. Les Emirats Arabes Unis par exemple sont en train de faire d’énormes progrès sur les systèmes de paiement, dans tout ce qui est mobile et internet. Cela se propage un peu au Liban et ailleurs. On aimerait bien que cette notion d’une régulation prudentielle qui ermet l’expérimentation, l’innovation, l’accroissement de la compétition dans des secteurs clés comme les secteurs des systèmes de paiement, se développe. On aimerait que l’outil régulateur soit vu par les autorités comme une possibilité d’ouverture et d’accroissement des financements de l’économie notamment pour les start-up.   

 

Justement vous parlez de régulation, quel type de régulation peut-on mettre en place sachant que dans certains pays de la région l’on invoque des risques sécuritaires pour justifier les entraves aux développements de l’internet et de l’économie numérique en général?

A cet argument sécuritaire, on peut opposer des exemples intéressants comme l’Inde ou le Pakistan. Deux pays qui ont développé un certain nombre de systèmes de digitalisation et d’identification qui ont  permis une grande inclusion financière, une plus grande transparence, dans les opérations notamment celles des gouvernements. Ce qui a limité, du coup, la corruption. Les expériences internationales, qui vont être présentées à la conférence de demain, sont très intéressantes. E lles montrent qu’une nouvelle façon d’opérer pour les Etats en grande transparence peut être permise par la technologie. Elle  peut permettre de changer les modes opératoires qui sont parfois sujets à des questions d’inefficacités ou de difficultés de donner des services de qualité.

Un certain nombre d’expériences internationales démontrent aujourd’hui, que même si on a du retard, on peut, en utilisant la technologie permettre une amélioration de la qualité des services fournis par l’Etat.  Et aussi une amélioration de la qualité de cette régulation qui devrait être dans l’accompagnement de la concurrence.

Le message à transmettre est le suivant : que ce soit dans le secteur financier ou dans les autres secteurs, lorsqu’il s’agit de technologies nouvelles, de secteurs émergents il faut éviter de trop l’assommer avec une régulation contraignante et  difficile. Il faut plutôt penser une régulation intelligente qui permette la compétition. Ce n’est pas forcément moins de régulation, c’est un changement comportemental dans l’approche de la régulation dans la région.

Il s’agit de passer d’une concentration exclusive sur les risques à une régulation plus intelligente qui laisse la place à l’innovation, à l’expérimentation de politiques même publiques et qui permette à des espaces économique d’émerger.

 

L’économie numérique a cette réputation d’être destructrice d’emplois, comment peut-on promouvoir l’économie avec ce genre de réticences?

Dans les pays avancés, on peut voir pourquoi l’émergence d’une économie numérique peut effectivement avoir tendance, en tout cas dans le court terme, à déplacer des emplois.

Dans les pays en développement ou moins avancés économiquement, il est facile de constater qu’en, fait, cette économie n’existe pas.

Cette économie des services n’est pas aussi développée que dans les pays avancés et du coup, on est dans une autre logique moins destructrice et beaucoup plus créatrice d’emplois parce que finalement ce sont des secteurs qui ne sont pas en danger de destruction. Il est beaucoup plus rationnel à mon avis de faire du “leapfrogging” dans les pays en développement. Car à court terme, cela n’est pas destructeur d’emploi et permet plutôt  la création de  nouveaux secteurs. On l’a vu par exemple avec l’émergence de Careem, l’équivalent de Uber au Moyen-Orient. Il y a eu une amélioration de la qualité des services, une expansion des services du transport, alors que dans d’autres pays la résistance à l’émergence de ces plates formes était plus forte.

 

Quelles seraient les leviers  de l’émergence de la nouvelle économie dans la région MENA?

Il y a trois points à souligner; le premier est d’adapter les formations des jeunes aux nouvelles économies. Faire en sorte que cette formation qu’on a donnée aux jeunes qui étaient destinés aux emplois publics soit beaucoup plus tournée vers l’avenir ; vers les métiers du futur, avec une économie où la croissance du secteur des services, du secteur privé soit beaucoup plus importante. Essayer d’aligner les systèmes éducatifs davantage vers ces emplois du futur. Apprendre à s’adapter.

Le deuxième est un système financier qui accompagne le financement de l’économie et qui permette l’essor de cette économie digitale avec aussi l’usage de la technologie.

Le troisième c’est une régulation qui soit intelligente et qui permette l’expérimentation et la création d’espace sur ce secteur de nouvelle économie. Une régulation qui soit consciente des risques mais qui soit aussi ambitieuse, qui promeut la concurrence et la qualité des services dans ces nouveaux secteurs.

 

A propos de l’évolution  des marchés pétroliers comment évaluez-vous la réponse au choc pétrolier dans la région ?

Je dirais que la réponse au choc pétrolier, pour la majorité des pays, nous a agréablement surprise. Une réduction dans la dépense, la baisse et la dévaluation du taux de change, des mesures qui ont permis de limiter l’effet massif sur l’endettement.

C’est pour aider les pays de la région à trouver de nouveaux réflexes, qu’on organise ces conférences thématiques. Il faudrait réfléchir à ces nouveaux leviers et ces nouveaux moteurs de l’économie. Les trouver essentiellement dans l’émergence d’un secteur privé beaucoup plus concurrentiel et plus ouvert pour permettre d’absorber cette jeunesse éduquée et plein d’avenir. 

 

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