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09/03/2019 10h:15 CET | Actualisé 09/03/2019 10h:15 CET

Nous les "f-âmes"

"Ils corrompent nos attitudes de consommation et promeuvent la féminité pour mieux l’étouffer."

Anadolu Agency via Getty Images
Des femmes tiennent des banderoles lors d'une manifestation sur la violence contre les femmes à l'occasion de la Journée internationale de la femme devant le Parlement à Rabat, le 8 mars 2018.

SOCIÉTÉ - Quelques fois me prend l’idée hilarante que toutes les firmes du monde sont en compétition pour savoir qui nous asphyxiera le plus longtemps au doux parfum de la super journée des F-âmes.

Autant dire que le réveil du matin 8 mars m’a rendue nauséeuse. Rassurez-vous, je ne suis sujette à aucune nausée gravidique. C’est une odeur de déchets nauséabonds qui me prend aux entrailles, paralyse mes sens et me confine au donjon du genre.

Que vous soyez à mobilité réduite, malvoyants ou malentendants, vous ne pourrez fuir le sacre béni des F-âmes. En ce 8 mars, nul besoin d’allumer la radio ou de consulter votre tendre WhatsApp, levez les yeux et admirez les panneaux de publicité qui habitent les trottoirs de la ville. Du valeureux deal d’Al Boraq à l’irrésistible offre de pneus, rien n’est trop beau pour nous les F-âmes!

Nous sommes évidemment ravies de faire un Casa-Tanger à 80 dirhams. Nous n’attendions que cette super journée pour épiler nos aisselles bien garnies à 20 dirhams au lieu de 30. Aussi, nous nous languissions de faire partie des 100 premières F-âmes qui pénétreront le zoo de Rabat. Peut-être manquait-il de bêtes aussi joliment dressées que nous? Nous n’en saurons rien, secret professionnel exige.

Au-delà des railleries affligeantes qu’il inspire, le super 8 mars - tel qu’il est célébré aujourd’hui – soulève des impératifs d’éthique sociale et de consommation responsable. En revanche, il ne s’agit aucunement de nourrir un débat houleux qui attiserait ardeurs et fantasmes féministes.

D’ailleurs, je ne peux me précipiter sur le déficit factuel d’équité et de parité tant chéri; cela rendrait bien service à la charmante gent marketing. En effet, je ne remets pas en question l’affrontement sociétal en amont. Je dénonce sa traduction commerciale en aval.

L’insoutenable irresponsabilité des directeurs commerciaux exploitant une problématique sociale à des fins lucratives demeure affligeante. Ils corrompent nos attitudes de consommation et promeuvent la féminité pour mieux l’étouffer. La dynamique commerciale adoptée caresse les sensibilités de chacune si bien que nous feignons une satisfaction intergalactique.

A l’image de fraises englouties dans la crème d’un fraisier pâteux, nous sommes d’abord arrosées de délicatesses puis écrasées par le poids des stéréotypes.

Dans quel monde des réductions généreuses, des roses sublimes, des places de cinéma et tant d’autres gâteries seraient une aubaine aux droits des F-âmes, un gage de leur épanouissement, une invitation au dialogue social? Dans un monde pétri de honte et d’artifices. Nous ne pouvons accepter qu’un sujet d’une telle envergure constitue le prétexte fructueux de certaines stratégies marketing.

Il faut s’enquérir de ces rouages maléfiques pour responsabiliser notre consommation, la rationaliser. Certes, nous y perdrons quelques miettes de monnaie mais quelle valeur cela aura-t-il quand nous aurons perdu notre raison d’être?