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04/11/2019 10h:23 CET | Actualisé 04/11/2019 10h:23 CET

"Noura rêve": Rencontre avec la réalisatrice Hinde Boujemaa

"Il y a une confusion, que je questionne dans ce film, entre l’amour et la possession"

Youtube/Noura's Dream
Scène du film Noura's Dream

Le 2 Novembre 2019, lors de la cérémonie de clôture des Journées Cinématographiques de Carthage, Hend Sabri rafle le Tanit d’or pour sa prestation dans “Noura rêve”, un film signé Hinde Boujemaa, traitant de l’adultère. A Paris, on a rencontré la réalisatrice, suite à la projection à l’Institut du Monde Arabe. Elle nous parle de son premier long métrage de fiction…Interview.

HuffPost Tunisie: Pourquoi “Noura rêve”? Pourquoi ce titre?

Hinde Boujemaa: Le rêve de Noura parce qu’elle rêve de choses auxquelles une majeure partie de la population ne rêve plus. Ils sont là, fatigués, ils souhaitent échapper à un quotidien routinier, sans agitation. Mais elle, elle n’a pas eu ça. C’est cela au final le paradoxe. Un rêve ça implique quelque chose d’extraordinaire et son rêve à elle, c’est l’ordinaire.

Nos sociétés interdisent parfois le rêve et il y a un interdit que vous abordez dans “Noura rêve”, c’est l’amour. Est-ce que ce film est un film d’amour?

Oh oui, c’est absolument un film sur l’amour. C’est très marrant parce que l’amour n’est pas vraiment interdit dans nos sociétés. Si on regarde notre histoire, on constate qu’on chantait l’amour depuis la nuit des temps. Par exemple dans la littérature arabe, on parle d’amour partout, mais lorsqu’il s’agit de la pratique, ça devient autre chose. L’amour doit rester fantasmé dans nos sociétés. Or, la réalité est que ce sentiment n’est pas fantasmé, sinon on ne continuerait pas à avoir des enfants, à se marier ou à vivre des histoires qui nous agitent. Mais généralement, je crois qu’on est un peuple qui aime l’amour.

Vous avez interrogé l’amour dans un précédent film “Et Roméo a épousé Juliette”, un court-métrage remettant en cause les fins heureuses des contes de fées. Mais pourquoi toujours revenir vers un amour défait? C’est une désillusion pour vous l’amour?

Chez elle, il n’est pas vraiment défait, parce qu’elle aime de nouveau. Au contraire, elle arrive à un moment de sa vie où elle a la chance de ré-aimer. Elle a quarante ans, son cœur bat la chamade, elle ressent l’envie de revivre un amour presque adolescent. Et ça c’est extraordinaire. On ne peut pas nier qu’il y a des gens qui décident d’ignorer l’amour en eux ou de s’en départir.

Vous interrogez aussi l’amour paternel à travers le personnage de Jamel, le mari de Noura, interprété par Lotfi Abdelli. Un père qui aime ses enfants mais qui les expulsent de la maison dès qu’ils deviennent gênants. Pourquoi avoir choisi une figure paternelle qui se contredit tout le temps?

Parce que chacun de nous est composé de plusieurs paramètres, on entérine toutes les valeurs et toutes les horreurs. Ce sont des stimuli extérieurs qui vont faire réagir les personnes différemment en fonction d’où elles viennent et de qui elles sont. Il y a celles et ceux qui ne contrôlent pas leur émotion et d’autres qui parviennent à la maitriser.

Le personnage de Jamel est violent et il fait des victimes autour de lui. Peut-on à la fois aimer et faire du mal?

Il y a une confusion, que je questionne dans ce film, entre l’amour et la possession. Ils peuvent être interdépendants. Et rares sont les personnes qui arrivent à vivre un amour libre d’être et inconditionnel qui ne relèverait pas de la possession. Dans la pratique, l’être aimé est “ma chose”. Et ”à ma chose, on ne touche pas. Et cette possession peut parfois engendrer de la violence. Mais ce n’est pas l’amour qui en est l’origine. C’est la peur de perdre ce qu’on possède.

Cette violence dans “Noura rêve” n’est pas graphique. Vous avez choisi de l’occulter. C’était un parti pris?

Oui, je trouvais plus intéressant de la faire ressentir sans qu’elle ne soit visuelle. C’était un pari de la suggérer au lieu de la montrer. Mon intention était de provoquer le malaise chez le spectateur sans rapprocher ma caméra de la victime.

Lorsqu’on ressort de la projection, on se dit que ce film est profondément ancré dans la réalité tunisienne. Comment une réalisatrice comme vous arrive à se projeter dans des personnages qui ne partagent en rien son vécu: vous ne parlez pas le même langage que Noura, ni ne vivez sa situation socio-économique...

D’abord je viens de l’école du documentaire et pour mon premier documentaire “C’était mieux demain”, j’ai été en immersion dans ce milieu-là. Et j’ai continué à fréquenter les personnes que j’avais connues lors de mon tournage. Ma hantise était de ne pas me tromper. Mais en même temps, c’est une œuvre de fiction et j’ai opéré des changements notamment quant à leur manière de vivre ou la manière avec laquelle mes personnages réagissent. Et à plusieurs reprises après les projections de “Noura rêve”, on me demande: “Mais comment l’époux de Noura, Jamel, ne tape pas?!”.

En effet, Jamel surprend par ses réactions. Un tunisien lambda qui réalise qu’il est trompé n’agirait peut être pas de la même manière…

Mais ça, on l’ignore. On est tous différents. Il n’existe pas une réaction pour dix mille personnes à sentiment égal. C’est pour cela que je n’emmène pas mon spectateur là où il voudrait aller. Par exemple les femmes battues ne réagissent pas du tout de la même manière à la violence qu’elles subissent. Il y a celles qui portent plainte, d’autres qui n’y arrivent pas et d’autres qui développent le syndrome de Stockholm.

Vous avez une manière de structurer vos films, une sorte de boucle bouclée. Dans “Et Roméo a épousé Juliette” c’était une phrase au début qui revenait à la fin : “aujourd’hui, on déjeune des pâtes”. Dans “Noura rêve”, c’était les enfants qui ramenaient leur mère Noura à la réalité. Pourquoi cette tradition circulaire?

Les boucles sont présentes dans mes films parce que je crois que nos vies sont récessives, si on ne s’arrête pour se remettre en question. On va continuer à dessiner le même chemin. Et c’est difficile de porter un regard sur soi et de prendre conscience de notre redondance.

Vous avez choisi de filmer certaines scènes de ce long métrage de manière voyeuriste. Le public revêtait la posture de la société qui épiait des amants, notamment cette première scène dans un immeuble à Bab Saadoun entre Hend Sabri et Hakim Boumassaoudi.

C’est exactement ça! C’était la société qui espionnait un couple… un couple interdit. J’ai positionné ma caméra de cette manière pour dénoncer le voisin qui épie. Ce sont des décisions de mise en scène que j’ai dû prendre notamment avec mon directeur de photographie, en superposant des plans et en jouant avec la profondeur de champs.

Vous parliez de mise en scène tout à l’heure. Il y avait des scènes, notamment celle au commissariat où on avait l’impression d’être au théâtre. Est-ce qu’on devrait s’attendre à ce que Hinde Boujemaa s’aventure dans l’Art vivant?

J’y ai déjà pensé, j’ai très envie un jour d’essayer. Il va falloir que je fasse beaucoup de travail en amont.

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