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17/10/2019 14h:59 CET | Actualisé 17/10/2019 14h:59 CET

“Noudhou Ya El 3assima...”: Les trois affluents du grand hirak d’Alger

Reuters
Demonstrators wave national flags during a protest against the country's ruling elite and rejecting the Algerian election announcement for December, in Algiers, Algeria September 27, 2019. REUTERS/Ramzi Boudina

Dans ses revendications, ses modes d’organisations, ses slogans et les causes de son apparitions, le hirak populaire entamé le 22 février est “un”. Il peut différer cependant, en termes de morphologie voire de sociologie, d’une ville à un autre. Les villes ont chacune des particularités économiques, sociales et géographiques. Elles diffèrent en dimension et même en culture politique et en terme présence des élites. Ainsi les grandes villes du nord, comme Alger et Oran, se distinguent clairement des villes haut-plateaux ou du sud où le nombre des habitants est plus modeste. Qu’en est-il donc du Hirak à Alger, la capitale? C’est ce, que nous essayerons de présenter, ici, de l’intérieur. 

Surveillée de près par le régime

D’emblée, on peut constater que pour diverses raisons, la charge symbolique du hirak à Alger est plus forte que dans les autres villes. La capitale a une  dimension politique très spéciale. Le régime politique lui accorde une attention très particulière, la ville étant considérée comme le baromètre de l’état du hirak.

Alger est surveillée de près, le déploiement sécuritaire y est d’une ampleur sans commune mesure  avec les autres villes. Alger est donc prédisposée à être l’espace principal de la lutte politique dans le cas où le pouvoir décidait de lancer l’offensive contre le hirak populaire. Ce qui serait la confirmation du scénario négatif dont les signes sont devenus visibles au cours des dernières semaines à l’approche de l’élection présidentielle. 

 Des chants et des slogans venus des stades 

Nombre de particularités marquent le hirak à Alger, devenue une destination de pèlerinage hebdomadaire des enfants des autres villes, du lointain sud, des hauts-plateaux. Sans oublier les enfants de la proche Kabylie à la présence traditionnelle dans la capitale, ce qui fait d’elle  la ville où il y a le plus de berbérophones, au monde. 

Ce sont les enfants de la capitale ont encouragé les autres Algériens à rejoindre le hirak le 22 février après avoir pris l’initiative de sortir avec une ampleur qui a surpris tout le monde depuis ce jour-là.  

Alger a été pionnière dans la production des chants et des slogans du hirak et qui ont été rapidement adoptés dans les autres villes. Le mérite en revient aux jeunes supporters des clubs de football qui ont exprimé, des années durant, leur ressenti dans les virages des tribunes de stades et qui rejoindront par la suite les rues et les places du hirak. C’est le cas des supporters d’El Harrach, du MCA et de l’USMA qui ont brillé par leurs chants populaires, porteurs d’une charge politique critique très claire, qui ont été adoptés dans l’ensemble du pays. 

 D’El Harrach à Bab El Oued

Le hirak à Alger vient de trois affluents essentiels, dont certains reflètent des caractéristiques urbaines et sociologiques propres aux quartiers de cette grande ville où au fil de l’histoire se sont établis les enfants de différentes régions du pays. Les Algériens du centre se sont ainsi concentrés sur El-Harrach, ceux du nord-constantinois à Belouizdad (ex-Belcourt).  

Le hirak, ce sont des marches populaires qui font jonction au centre-ville, au niveau de la Grande Poste qui est devenue sa “qibla”. 

Une première marche est conduite par les femmes et les hommes des hauts quartiers de la ville, très largement issus de la petite-bourgeoisie avec toutes les hétérogénéités qui caractérisent les classes moyennes où petits propriétaires et cadres de la bureaucratie d’Etat se côtoient. Il est devenu banal de voir dans ces marches des chefs d’entreprises publiques et privés, des hauts-fonctionnaires et des patrons de PME. Sans compter les femmes et les familles entières qui vont à la marche en descendant des hauteurs de la capitale comme El Biar, Hydra et Bouzareah. 

De l’autre côté, on peut parler de la marche du quartier de Bab-El-Oued et de la Casbah plus populaire et plus dynamique en raison de la présence pleine de vigueur et  de verve des jeunes qu’on peut ne pas retrouver avec la même force chez ceux des hauteurs de la capitale. Une vigueur qui marque aussi le troisième affluent des marches, constitué par quartiers est de la capitale et à qui les jeunes d’El-Harrach et de Belouizdad donnent un cachet particulier. Ils arrivent à la Grande Poste après une très longue marche qui passe par tous les quartiers populaires qui font jonction, chaque vendredi, à la place du 1er mai après la fin de la prière al-joumou3a. Le hirak s’accomplit ainsi pleinement dans toute sa puissance vers 15 heures, chaque vendredi, aux alentours de la Grande Poste. 

 En marche vers le vendredi du 1er novembre

Des mosquées démarrent aussi bien les pratiquants que les non-pratiquants. Le croyant se transforme, en un clin d’oeil, en citoyen, immédiatement après la fin de la prière en entonnant des slogans réclamant un Etat civil. Des slogans qui se renouvellent en permanence.  Le dernier vendredi, les slogans ont été très largement consacrés au refus de la loi sur les hydrocarbures et au soutien aux étudiants dont la dernière marche du mardi a été réprimée par les services de sécurité.

Deux faits qui expliquent, en partie du moins, la très grande affluence qui a marquée la 34e marche du hirak. Au cours de cette marche, l’entente s’est faite sous le slogan de “dimanche au parlement”, pour une marche, le 13 octobre, pour dénoncer la loi sur les hydrocarbures. Personne n’avait prévu cependant l’ampleur de la présence populaire qui a marqué ce jour ouvrable. 

Ces mosquées, parfois d’anciennes églises reconverties au culte musulman, comme c’est le cas de la mosquée Errahma (ex- Eglise Saint Charles),  sont devenues le point de départ de la marche venant des hauteurs de la ville. Alger, ville coloniale, était dépourvue de mosquées à l’exception de celles qui existaient avant la colonisation, laquelle a pris l’initiative de transformer des mosquées en églises. 

A l’indépendance immédiatement, les Algériens ont transformé ces églises en mosquées. L’incapacité à produire une réalité urbaine nouvelle, digne de l’Etat indépendant, explique la permanence du poids symbolique des constructions de l’époque coloniale, comme la Grande Poste et la Place du 1er mai et non la place Ryadh El Feth que les Algériens ont refusé de reconnaître comme repère architectural post-indépendance.  

La grande symbolique politique du hirak de la capitale et sa popularité seront, sans aucun doute, à l’épreuve au cours des prochaines semaines. Le 1er novembre, date à la puissante symbolique nationale, va coïncider avec le 37eme vendredi du hirak et il sera un tournant dans la vie de cet élan national. 

Quelle lecture officielle sera faite de cette importante étape? Le pouvoir va-t-il persister dans la même approche qui prévaut jusqu’à présent? Ou alors serons-nous enfin devant un retour de conscience? 

Les Algériens, tous les Algériens, espèrent que cette conscience sera présente alors que l’Algérie commémore le 65ème anniversaire de leur révolution, le 1er novembre 1954.