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09/11/2018 09h:05 CET | Actualisé 09/11/2018 09h:05 CET

NON! Je ne suis pas une "chez-nous-là bas"

Stigmatisés, les “chez-nous là-bas”, abondent les clichés, sont mis dans des cases et sont sensés y rester sans jamais déborder.

Consulat de Tunisie à Paris

Je vous écris de nulle part. L’endroit où je me trouve est sur nulle carte à part celle de la bâtardise. Entre les deux rives, les binationaux ne viennent jamais d’ici mais toujours d’ailleurs. Voici mon histoire. L’histoire d’une désorientée.

Alors qu’en France, la stigmatisation des français issus de l’immigration ne cesse de croitre, de l’autre rive de la méditerranée, nous assistons à un constat quasi identique.

En France, c’est le faciès qui trahit et dans le pays des ancêtres, c’est tout le reste. “De nulle part”, c’est ce que le monde veut que je réponde à “d’où tu viens?”.

Entre processus d’assimilation et demande d’intégration, je viens quand même de quelque part et je vais surement ailleurs. Mon parcours en témoigne. Née en France de parents tunisiens installés en France depuis les années 70, je suis devenue française à l’âge de 16 ans, après en avoir fait la demande. J’ai vécu en France toute ma vie, j’y ai fait mes études et j’y travaille. Parallèlement, je suis fortement attachée à la Tunisie, je m’y rends chaque année. Je n’ai jamais exclu la possibilité de partir un jour pour y vivre.

“Tu ne connais que la Tunisie des vacances”. C’est ce qu’on m’a toujours répété. Me renvoyer à ma condition d’étrangère, je m’y suis habituée. Ma maitrise du dialecte tunisien et de l’arabe classique ne me sont pas d’une grande aide, mon amour pour la Tunisie n’y fait rien.

Les gens s’arrêtent souvent aux étiquettes et adorent me mettre dans une case. C’est rassurant. Je comprends.

Je suis profondément attachée à ma culture française, j’ai toujours considéré ma binationalité comme un atout et jamais comme une tare. Cet atout ne me permet pas d’appartenir. C’est un peu plus complexe. Mes deux cultures font partie de mon identité, je ne peux m’en défaire, je ne peux m’amputer de l’une au détriment de l’autre. Les murs et les frontières n’existent pas dans cet ailleurs d’où je viens.

En France, le débat autour des binationaux fait rage, nous sommes confrontés sans cesse à faire un choix cornélien entre deux pays, deux nations. En oubliant les paroles d’Ernest Renan, une partie de la classe politique oublie que la nation est une population qui exprime la volonté de vivre ensemble. Il y a toujours les mêmes questions qui reviennent: “tes parents sont français?”, “un jour tu retourneras vivre dans ton pays (la Tunisie ?)”.

Mais quel est mon pays réellement? Et inversement, en Tunisie: “tu préfères la Tunisie ou la France?”, “tu sais parler arabe?”... Et je me trouve à me poser ces questions à mon tour. D’où je viens? Où j’appartiens? Les tunisiens nés en France ne sont pas que de simples touristes rentrant au pays une fois par an, pour profiter du soleil et pour faire la démonstration de signes extérieurs de richesse, de leur dernière voiture ou leur nouvel IPhone dernier cri.

Stigmatisés, les “chez-nous là-bas”, abondent les clichés, sont mis dans des cases et sont sensés y rester sans jamais déborder. Alors NON! Je ne suis pas une “chez-nous là-bas”, je ne connais pas que la “Tunisie des vacances”, et mon chez-moi je le porte dans mon cœur.

Depuis quarante ans, en France, les enfants issus de l’immigration sont pris en otage par des discours nationalistes, coupables de délits de faciès et souffrent des injonctions à s’intégrer ou à se désintégrer.

En Tunisie, plusieurs personnalités politiques, à l’image de Kelthoum Kennou ou de Safi Said, ont souhaité écarter les binationaux des postes ministériels. Comme si notre amour pour ce pays est moindre. En effet, c’est bien connu qu’un bout de papier prouve l’affection qu’on porte pour une terre, une culture et une langue. La Constitution tunisienne reconnaît pleinement les binationaux comme électeurs et éligibles à tous les mandats sans exception, sous réserve de quelques mesures restrictives, telles que l’obligation du candidat élu à la présidence de la République de renoncer à sa deuxième nationalité (article 74). Une réticence constitutionnelle stoppant l’engagement accru des binationaux dans les diverses sphères sociales de la Tunisie où l’on a observé alors une rupture ambitieuse avec le mythe du “chez nous là-bas”, portée par la révolution de 2011. Après la fuite du président déchu Ben Ali, plusieurs milliers de manifestants issus de la diaspora Tunisienne défilent de Paris à Marseille, pour montrer leur soutien au changement politique et exprimer leur joie suite à la chute de la dictature. Cette révolution a été une prise de conscience qui a touché tous les tunisiens. La diaspora s’est identifiée aux mouvements protestataires tunisiens et était désireuse de faire partie des indignés de la révolution. L’engagement de ces “chez-nous” ne s’arrête pas à quelques pancartes et hashtags.

Lors du dernier mondial en Russie, la Tunisie a été le 2ème pays comptant le plus de binationaux, derrière le Maroc. La sélection tunisienne de football est composée de près d’un quart de joueurs nés en France, A l’image d’Elyes Skhiri (Montpellier), Mouez Hassen (Châteauroux), Seïfeddine Khaoui (Troyes), ou encore Yohan Benalouane (Leicester), tous formés sur les pelouses françaises. A défaut de Ben Yedder, la Tunisie a toutefois réussi son opération séduction auprès des joueurs binationaux. Désormais, ils ont leur place en sélection tunisienne.

En définitive, le débat sur la double nationalité n’est alimenté que par ceux qui la renient, occultant une obligation de choix entre le pays d’origine et la terre d’accueil. La conciliation de deux nationalités est possible, à qui veut l’entendre.

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