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08/06/2014 13h:44 CET | Actualisé 08/08/2014 06h:12 CET

Nedjma l'incomprise!

Dans les années quatre-vingts, des étudiants de l'Institut des langues étrangères de l'université d'Alger, disaient ne pas pouvoir lire Nedjma, parce qu'ils n'y comprenaient rien... Pour mieux comprendre le style d'écriture de Nedjma et cerner son champ sémantique qui, il est vrai ne peu se suffire d'un roman, il faut s'attarder un peu sur l'œuvre théâtrale de Yacine: Le cercle des représailles, les ancêtres redoublés de férocité, la guerre de deux mille ans, pour remarquer que les chapitres dans Nedjma...

Dans les années quatre-vingts, des étudiants de l'Institut des langues étrangères de l'université d'Alger, disaient ne pas pouvoir lire Nedjma, parce qu'ils n'y comprenaient rien. La jalousie d'Alain Robe Grillé était victime de la même incompréhension. Autant la paresse intellectuelle que défendait Jean Jaurès était aisément pardonnable pour des jeunes étudiants fraîchement sortis d'un cycle scolaire où la lecture et la critique littéraire étaient plus un calvaire qu'un plaisir, autant il est scandaleux que des "écrivains" ne cernent pas le champ sémantique d'une œuvre colossale comme Nedjma. Pour lire Nedjma et en saisir la portée esthétique et sémantique, il est nécessaire de cerner les tourments de Yacine qui était, comme le fut Mohamed Dib, l'exorciste de la souffrance collective. Yacine a enfanté Nedjma en plusieurs phases et chacune de ces phases coïncide avec les spasmes d'une violence inouïe que subissait le corps du peuple et dont il était un membre. Yacine a façonné Nedjma comme on façonne une série de cercles concentriques loin de la linéarité classique et de la chronologie romanesque. Yacine ne raconte pas une histoire dans Nedjma, il exhume l'Histoire. Yacine, le rebelle de Sétif, contre l'ordre colonial, s'est rebellé contre l'ordre littéraire établi pour être le fondateur d'une nouvelle forme d'écriture qu'on apparente au nouveau roman et qui s'est beaucoup développée chez Alain Robe Grillé. Les chevauchements entre chapitres qu'on trouve dans Nedjma, ne sont pas des redondances, mais une quête de repères perdus, d'une identité diluée, enfouie et travestie par tant d'invasions. Le Keblouti cherche les traces de ses ancêtres dans les méandres de civilisations et de cultures stratifiées qui étouffent sa propre identité. Les répétitions des séquences révèlent à la fois le doute et cette volonté vorace de toucher la certitude, à la manière d'une grand-mère qui répète ce qu'elle dit ou ce qu'on lui dit par peur d'amnésie.

Pour mieux comprendre le style d'écriture de Nedjma et cerner son champ sémantique qui, il est vrai ne peu se suffire d'un roman, il faut s'attarder un peu sur l'œuvre théâtrale de Yacine: Le cercle des représailles, les ancêtres redoublés de férocité, la guerre de deux mille ans, pour remarquer que les chapitres dans Nedjma sont des tableaux qui décrivent la même situation, le même événement... Vus d'angles différents. D'où la multiplicité des narrateurs, d'où la complexité de l'œuvre, d'où ce vertige qui saisit le lecteur qui s'enivre du plaisir de décoder les messages et les symboles non seulement pour déchiffrer Nedjma, mais surtout pour se comprendre soi-même, pour comprendre son environnement, pour comprendre une Algérie qui se réveille même si elle est taciturne comme Nedjma.