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06/11/2018 11h:21 CET | Actualisé 06/11/2018 11h:24 CET

"Nedjma" de Kateb Yacine, une vision et un destin

Photo 12 via Getty Images

Il y a juste cinquante-cinq ans, Kateb Yacine disait dans une interview donnée aux Lettres françaises : “L’Algérie, c’est avant tout l’Algérie ! Il n’y a pas d’Algérie berbère, il n’y a pas d’Algérie arabe, il n’y a pas d’Algérie française : il y a UNE Algérie… L’Algérie est “multinationale” et c’est une nation très riche dans la mesure où elle est “multinationale”. Il faut s’efforcer de saisir la totalité de l’Algérie”.

Cette affirmation contient malgré son caractère polémiquement catégorique une grande part de vérité. Saisir en tant qu’écrivain cette Algérie dans son intégralité est une tâche que Kateb Yacine s’est fixé avant tout à lui-même et c’est cet objectif qui fut à la source de ses recherches et de découvertes créatrices, puis lui servit de critère pour en faire le bilan complet.

Poète, prosateur, dramaturge, patriote, ennemi juré du colonialisme dès son plus jeune âge au lycée de Sétif, l’écrivain a su montrer à travers ses œuvres la pénible complexité du processus de la décolonisation, les drames qui se jouaient non seulement à découvert dans les luttes sociales mais aussi et surtout dans la vie des individus. Kateb Yacine avait pleinement conscience du lien entre les destins personnels et le destin d’un peuple dans son ensemble, ce qui ne l’empêchait pas d’apprécier ce qu’il y avait d’unique chez chaque personne.

Kateb Yacine a montré au monde, à travers Nedjma, l’histoire d’un pays dans toute sa difficulté d’être. Cette Algérie où la douleur était reine. L’honneur national foulé aux pieds et la dignité humaine humiliée, telles étaient ses sources. L’anesthésie spirituelle est impuissante à changer les choses. Seule une résistance personnelle incessante, une opposition intérieure permanente à l’oppression peut aider l’homme écrasé à se retrouver lui-même. Ce thème est précisément au centre de Nedjma.

Le roman est difficile. Il gagne à être relu au moins une fois. Des monologues intérieurs débordant d’émotion. Des panoramas des villes et de la nature algériennes pleins de poésie et imprégnés du rythme de la vie. Des excursions dans l’histoire, la politique, l’ethnographie. Des images de la vie quotidienne. Des souvenirs d’enfance. Des voix du passé.

Nedjma, qu’est-ce donc ? La confession d’un jeune Algérien qui a reçu une éducation française ? L’histoire de la lutte inégale entre la tribu montagnarde des Kebloutes et les expéditions punitives de l’armée coloniale ? La description d’un amour douloureux de quatre amis pour Nedjma, incarnation de la féminité et d’une vitalité débordante ? Une narration des premiers pas de la résistance nationale algérienne ?

On trouve tout ceci dans le roman. Mais l’essentiel, c’est le chemin suivi par ses héros vers la liberté. Non pas en solitaires mais tous ensembles. Ce n’est nullement par hasard que Kateb Yacine passe à un rythme soutenu de la marche créé par des phrases courtes quand il dépeint une des scènes essentielles de Nedjma, la manifestation de 8 mai 1945 à Sétif, à laquelle participent les jeunes Mustapha et Lakhdar qui chantent : “De nos montagnes s’élève la voix des hommes libres.”

Et c’est cette voix qui constitue le thème principal de ce roman polyphonique. “Rien n’entame l’épaisse colère de l’opprimé”, dit Kateb Yacine. Il ne craint pas de montrer tous les écueils auxquels se heurtent ses personnages avant que leurs caractères n’acquièrent la maturité exigée par la lutte de libération : leur instabilité, leur impulsion, leur soumission aux traditions et à leurs propres instincts.

C’est en pénétrant au cœur même des angoisses, des souffrances, des passions et des espoirs de Rachid et Lakhdar, Mourad et Mustapha que nous apprenons à mieux comprendre.