ALGÉRIE
12/06/2018 20h:22 CET | Actualisé 12/06/2018 20h:36 CET

Ne pas céder à la peur ! Protéger nos libertés ! Réhabiliter le débat pluriel !

Malgré les appels pressants au lynchage d’un homme qui a tout donné pour la cause des libertés, de la Kabylie, de l’Algérie, il incombe à ses anciens compagnons de lutte, comme aux jeunes militants du MAK, de protéger Ferhat Mehenni.

Arezki Ait Larbi

La dérive était prévisible ! En demandant à la Kabylie «d’accepter de bonne grâce et en toute conscience la mise sur pied d’un corps de contrainte», Ferhat Mehenni a déclenché un séisme de réprobations. Intervenant dans un contexte national, régional et international bien particulier, son «appel de Londres» aura eu toutefois le mérite de relancer le débat sur des questions fondamentales, otages jusque-là des agités du clavier chargés de polluer les réseaux sociaux. Avant même d’ouvrir ce débat, les miliciens de la pensée l’ont déjà enfermé dans un camp, avec ses barbelés, ses miradors, et ses gardiens.

Le choix est binaire : l’adhésion aveugle et inconditionnelle à la force «de contrainte» en gestation, ou les crachats déversés sur son promoteur. Malgré les apparences, ces deux options sont, en fin de compte, les deux faces d’une même pièce. En excitant les antagonismes jusqu’à la caricature, elles mènent vers un seul objectif : neutraliser la «capacité de nuisance» de la Kabylie, fut-ce au prix d’un grave dérapage.

Ni ange, ni démon ! Ferhat Mehenni n’est pas ce «prophète», ce «visionnaire» que ses partisans nous somment d’aduler. Il n’est pas non plus le «traître», le «fou», ou le «mercenaire» diabolisé par ses pourfendeurs qui appellent à sa lapidation. Ce militant politique au long cours a eu ses heures de gloire forgées dans la lutte pour un idéal auquel il a voué toute sa vie.

Pour les militants des années 80’, il était le porte-drapeau d’une génération qui a ébranlé, les mains nues, la dictature du parti unique. Au risque de donner une nouvelle crise d’urticaire aux analystes de bistrot, oui, il était le «meilleur d’entre nous», malgré les dérives en cours qui appellent plus à la réflexion et à la vigilance qu’à l’excommunication.

Si la passion est le carburant des luttes extrêmes, une «drogue» qui peut pousser jusqu’à l’ultime sacrifice pour défendre une valeur, une conviction, un projet ou même une crête, elle ne doit pas brider ce devoir de lucidité et la part de la raison, qui restent les ultimes remparts contre les aventures tragiques et les suicides collectifs.

Stratèges de comptoir

Dans cette période trouble de notre histoire tourmentée, il faut résister aux simplifications caricaturales et au confort du prêt-à-penser. Malgré les appels pressants au lynchage d’un homme qui a tout donné pour la cause des libertés, de la Kabylie, de l’Algérie, il incombe à ses anciens compagnons de lutte, comme aux jeunes militants du MAK, de protéger Ferhat Mehenni.

D’abord contre ses propres démons. Si, dans la phase historique actuelle, le projet indépendantiste peut paraître comme une diversion qui risque de virer au tragique, son expression démocratique est légitime dès lors qu’elle reste pacifique.

Il serait donc malvenu de donner quelque crédit, et encore moins de rejoindre la horde de hyènes qui bavent sur son visage, la meute qui tente de lui mordre les mollets, ou les «patriotes» gastriques qui éructent leur amour d’une Algérie fantasmée, qui ne trouve grâce à leurs yeux que dans la peau d’une vache à traire.

Pour toutes ces raisons, les agents infiltrés dans l’entourage du vieux militant pour tirer les ficelles à l’ombre de sa notoriété, doivent être démasqués. «Ministres» d’opérette, dont certains ont été exclus d’organisations antérieures en raison de leurs «fonctions» d’indics confirmés de la police politique, affairistes véreux nommés «ambassadeurs» qui ont fait fortune dans le commerce de la «libération du peuple kabyle», tous ces stratèges de comptoir rentrent curieusement en Algérie par le salon d’honneur de l’aéroport d’Alger, sans être inquiétés !

Au même moment, les jeunes militants du terroir, des étudiants pour la plupart, se font embarquer par la police pour avoir collé une affiche appelant à la commémoration du 20 Avril.

Et puisque la guerre de Libération nationale reste, pour ces faussaires avec ordre de mission, une référence symbolique dans ses travers les moins glorieux, imagine-t-on un ministre du GPRA/FLN se rendant à Paris pour animer un meeting pour l’indépendance de l’Algérie, et rejoindre Tunis en passant par le salon VIP d’Orly escorté par une escouade du SDECE, les services secrets français de l’époque ?...

La voie pacifique : Une frontière politique et morale

Au-delà des personnes, il reste l’essentiel : les enjeux politiques. Rappelons ici que le MAK a été créé dans la fureur de la répression du Printemps noir de 2001, à la veille de la marche du 14 juin, à Alger, au cours de laquelle des repris de justice étaient mobilisés pour jouer les agents provocateurs. Le soir, au journal de 20h de l’ENTV, un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur félicitait ces mercenaires «qui ont défendu leur ville contre les envahisseurs venus de Kabylie».

Si tout projet politique est discutable, celui du MAK historique qui prônait l’autonomie avait un incontestable mérite. Alors que les manipulateurs de l’ombre excitaient le désespoir d’une jeunesse blessée pour la pousser vers des dérapages violents, Ferhat Mehenni et ses compagnons tentaient de canaliser sa colère en lui offrant un cadre de lutte ordonné, et surtout pacifique.

Malgré les divergences et les confrontations, parfois rudes, entre les différents courants politiques qui activent dans la région, et singulièrement à l’université, cette expression pacifique s’est imposée, depuis le Printemps berbère de 1980, comme une ligne rouge sang consensuelle qui a tracé la frontière — politique et morale — entre la légitimité des opinions même les plus outrancières, et le piège des aventures sanglantes, dont nombre de militants avaient fait les frais par le passé.

En violant ce consensus qui a évité, jusque-là, l’irréparable malgré les provocations récurrentes, en voulant s’imposer à la hussarde, comme une autorité de fait accompli qui va dicter sa loi aux citoyens et exercer une coercition dont il revendique, déjà, les exactions «inévitables», le GPK est devenu une milice liberticide. Contre la Kabylie. Contre les Kabyles.

Le marketing politique de cette sortie de route a été préparé depuis bien longtemps. Par un discours outrancier élaboré par des conspirateurs en cagoule, il vise à isoler la région rebelle de son environnement, la couper de la solidarité nationale, avant de la livrer au chaos. Un discours à la jonction de trois pôles agissants, aux intérêts en apparence divergents, mais qui se recoupent sur le même terrain des opérations : la Kabylie.

1- Pour le pouvoir algérien, il s’agit de neutraliser la région frondeuse, catalyseur potentiel d’une insurrection citoyenne nationale, même si le Grand soir semble peu probable à court terme. Dans le sérail, secoué par les soubresauts d’une interminable guerre de succession, la tentation est forte de reconstruire le consensus en invoquant une fois encore la traditionnelle «main étrangère, relayée par l’ennemi intérieur». Comme dans l’affaire de Cap Sigli, qui avait fait diversion pendant la lente agonie de Houari Boumediène en décembre 1978.

Dans un climat d’incertitude qui oscille entre 5e mandat et succession clanique, l’option d’une nouvelle répression sanglante serait d’autant plus légitime qu’elle aura été confortée par des concessions cosmétiques sur les revendications culturelles et identitaires portées par la Kabylie : statut de langue nationale et officielle «aussi» pour Tamazight, Yennayer jour férié, Académie berbère…

2- Pour le Makhzen marocain empêtré dans le bourbier du Sahara occidental depuis la Marche verte de 1973, l’occasion est inespérée de transformer un «problème de décolonisation» géré par l’ONU en conflit bilatéral avec l’Algérie.

Le soutien ostentatoire à la déstabilisation de la Kabylie est devenu un levier inespéré, une providentielle monnaie d’échange dans d’éventuelles négociations avec le pouvoir algérien : l’abandon du GPK contre celui du Polisario !

Une position opportuniste qui vire parfois au burlesque. Alors que l’ambassadeur marocain à l’ONU se faisait l’interprète d’une «Kabylie insurgée» en quête d’indépendance, la police royale réprimait violemment les manifestants pacifiques du Rif.

3- Pour les néo-conservateurs américains, qui ont redessiné la carte du Grand Moyen-Orient en faveur de leurs alliés, notamment Israël et l’Arabie Saoudite, une dissidence violente en Kabylie réprimée dans le sang serait le prétexte aux armées des «grandes démocraties» pour prendre pied en Algérie, rétablir la paix et protéger le pays des menaces terroristes qui harcèlent déjà ses frontières.

Comme en Irak, en Libye, au Yémen, et en Syrie. Après avoir subi, comme l’Algérie, les dictatures indigènes avec la complicité des anciennes puissances coloniales, ces pays sont plongés, et pour bien longtemps encore, dans un indescriptible chaos.

Alliances coupables

Ce scénario de l’apocalypse est loin d’être une vue de l’esprit, même si, à force de crier au loup de la «main étrangère» pour discréditer les mouvements sociaux, il a perdu toute crédibilité lorsque la menace, bien réelle, frappe à nos portes. Une analyse sommaire du discours belliqueux contre «l’Algérie coloniale» permet de révéler les dessous d’une agression préméditée. Elaborée par les officines spécialisées dans les coups tordus, il est relayé par les cagoulards qui hantent les réseaux sociaux, en se revendiquant, sans être démentis, du mouvement «souverainiste».

Objectif : la mise en quarantaine — au sens bactériologique — de la Kabylie en lutte, pour éviter la contagion citoyenne dans les régions «normalisées». Intolérance, misogynie, propos racistes, sympathie sans complexe pour les services secrets de puissances hostiles sont revendiquées avec une curieuse ostentation… Toutes les digues de l’intelligence, de la logique, de la raison et de la bienséance ont fini par sauter.

En France, la proximité d’extrémistes rejetés à la marge de la République est exhibée comme une prise de guerre qui va «conforter le combat de la Kabylie pour son indépendance». Comme l’extrême droite identitaire spécialisée dans la chasse au «bougnoule». Comme Eric Zemmour et les nostalgiques de l’Algérie française qui rêvent de reconquête. Comme Bernard-Henri Lévy, le très peu recommandable va-t-en guerre, devenu brusquement un «ami de la Kabylie».

Peut-on revendiquer décemment le soutien d’organisations fascisantes et d’individus sulfureux qui, eux, nous considèrent tout juste comme une force supplétive de leurs fantasmes, l’instrument docile de leurs manœuvres ? Le philosophe en représentation permanente, qui peine à avoir des idées novatrices, a pris la fâcheuse habitude de cultiver une image de dandy sur les ruines des pays qu’il a contribué à détruire.

Faut-il rappeler que lors du Printemps noir de 2001, BHL n’a pas eu un seul mot de compassion pour les 126 jeunes manifestants pacifiques, tombés sous les balles assassines des gendarmes. C’était l’époque où il était bien en cours dans le sérail algérien après avoir donné, quatre années auparavant, l’onction démocratique au régime et couvert de sa notoriété médiatique les dérives sécuritaires qui avaient terni la légitimité de la lutte antiterroriste.

Lorsque le chaos libyen dont il était l’artisan-théoricien s’était installé dans la durée, BHL avait déclaré, lors du dîner annuel du CRIF, l’organisation sioniste ultra que les juifs démocrates et progressistes n’ont cessé de dénoncer : «Je suis allé en Libye en tant que juif.

La disparition d’El Gueddafi, ennemi d’Israël, ne peut être que bénéfique, même si la démocratie n’est pas encore à l’ordre du jour dans ce pays». Faut-il donc se résoudre à voir, un jour, le même BHL, accompagné d’une meute de caméras, poser en bombant le torse dans les restes fumants de la forêt de Yakouren ?

Ou dans les ruines de Bgayet, la ville historique réduite à un amas de gravats ?
Si chaque militant, chaque mouvement politique est libre de ses amitiés, de ses alliances et de ses soutiens, ces errements ne sauraient engager la Kabylie, qui mérite mieux que le rôle de supplétif d’une opération contraire à ses aspirations.

L’exemple des Kurdes, qui ont combattu les barbares daechiens avec un courage peu commun, est encore d’une tragique actualité. L’on ne peut penser sans émotion à cette jeune femme, commandant d’un groupe de résistance qui, entre deux accrochages avec les légions de l’Etat islamique, donne le sein à son bébé.

Traquer la mort pour préserver la vie ! Peut-on oublier Barîn Kobanê, dont le courage a été chanté aussi bien par son peuple que dans les salons parisiens où l’on cause en régurgitant des relents de caviar ; lorsque la jeune combattante de 23 ans est suppliciée, torturée, découpée en morceaux par les troupes conquérantes du très «modéré» Erdogan, peu de «consciences morales» s’élèveront pour dénoncer la barbarie du Grand Turc.

Positionnements contre-nature

Est-ce un hasard ? Alors que l’arbitraire policier tend à se généraliser, alors que les procès pour délit d’opinion se multiplient, alors que les agressions liberticides ont atteint un niveau d’alerte qui soulève l’indignation unanime, alors qu’un embryon de résistance pacifique commence à prendre forme, on propose à la Kabylie de faire preuve de docilité pour se soumettre de bonne grâce à une force de «contrainte».

C’est-à-dire une autorité de fait accompli, dont la cible sera le citoyen kabyle, sommé de renoncer à ses libertés, mettre ses neurones au garde à vous, répudier son devoir de lucidité et accepter les exactions, qui s’annoncent déjà «inévitables», des néo-Pasdarans, véritable «Armée kabyle du salut».

Avec un pouvoir autoritaire plus enclin à la ruse et à la répression qu’à la négociation, le chemin est encore long pour concrétiser le rêve d’une société plurielle, dans le respect de toutes ses composantes ethniques, culturelles, linguistiques et religieuses. Est-il raisonnable pour autant de se tirer une balle dans la tête au milieu du gué ?

Le devoir de lucidité appelle, aujourd’hui plus que jamais, à la vigilance. Tout projet politique, du plus banal au plus farfelu, est légitime dès lors qu’il respecte le débat démocratique, loin des surenchères, des invectives et des intimidations. Qu’on ne s’y trompe pas ! Les rebelles Facebook qui, avec le courage qu’autorise l’anonymat, prônent la violence comme un raccourci pour accoucher l’histoire, les stratèges de bistrot qui glorifient le martyre et le sacrifice… des autres, sont rarement parmi les premiers à prendre le maquis.

S’il faut éviter de céder à la peur dans un contexte où tous les coups semblent permis, force est de reconnaître que l’hypothèse d’une provocation sanglante est loin d’être une vue de l’esprit. Le terrain de cette opération a été préparé depuis bien longtemps.

Par un positionnement contre-nature qui a ciblé les valeurs ancrées jusque-là en Kabylie, depuis l’Etoile nord-africaine jusqu’au Printemps d’avril 1980, les chargés de mission n’ont reculé devant aucune outrance pour cracher le venin de leurs commanditaires sur les héros qui ont façonné l’engagement de plusieurs générations de militants.

Outrage bien singulier à l’histoire, Abane Ramdane serait donc coupable d’avoir assassiné Bennaï Ouali, Amar Ould Hamouda et leurs compagnons berbéristes de 1949 ; Krim Belkacem serait l’artisan du traquenard qui a emporté Abane ; le «sanguinaire» Amirouche aurait décimé l’intelligentsia kabyle qui risquait de faire ombrage à ses ambitions de pouvoir ; Hocine Aït Ahmed se serait vendu aux islamistes pour le perchoir d’une Assemblée nationale dominée par les barbus.

Si nul révolutionnaire n’est exempt d’erreurs, parfois tragiques, il faut relever que dans ce procès en indignité instruit par des procureurs à gages, aucun baron du pouvoir, aucun corrompu du sérail, aucun tortionnaire n’a été convoqué dans le box des accusés.

Ce révisionnisme qui prolonge la crise de l’été 62 participe de la quête permanente de légitimité des vainqueurs venus des frontières, dont le palmarès guerrier se résume aux coups de feu contre les maquisards des Wilayas, et qui s’est soldé par des centaines de morts. A défaut de revendiquer quelque gloire acquise sur les champs de bataille, les planqués de l’extérieur qui ont pris le pays en otage depuis l’indépendance, tentent ainsi de salir ceux qui continuent à leur faire de l’ombre.

De la sous-traitance de cette régurgitation de l’histoire, les nouveaux commissaires politiques sont passés aux fatwas de l’intolérance. En distribuant des brevets de «kabylité» à ceux qui, par conviction, par lâcheté ou sur ordre de mission, sont devenus les chantres d’un suicide collectif, ils renvoient tous les autres dans les catacombes de l’indignité et de la trahison. Dans leurs vomissures prémâchées dans les officines où s’élaborent les conspirations déversées sur les réseaux sociaux, la Kabylie est réduite au rôle de rampe de lancement contre «l’Algérie», devenue un gros mot, une maladie honteuse.

L’autonomie régionale en marche

Face à toutes ces manœuvres, il est temps de distinguer les militants emportés par l’élan de leur enthousiaste sincérité, auxquels il faut tendre une main fraternelle, des mercenaires chargés d’organiser les dérives, qu’il faut isoler. Une seule riposte : protéger et élargir les espaces de liberté, promouvoir la pratique démocratique par le débat nécessairement pluriel où chaque militant, chaque citoyen aura sa place, à visage découvert, sans anathème, sans invective, sans intimidation.

Dans ce débat, les militants pacifiques du MAK ont toute leur place pour promouvoir et défendre leurs convictions, parmi d’autres militants, porteurs d’autres projets politiques, d’autres convictions.
De tout temps réfractaire à l’autorité qui tend à la brimer et à brider sa liberté, la Kabylie ne peut donc «accepter de se soumettre de bonne grâce» à celle d’un GPK replié sur les bords de la Seine, qui rappelle par bien des facettes une histoire récente.

Contrairement à son alter ego qui avait fui le pays en guerre pour revenir en conquérant une fois la paix retrouvée, ce nouveau clan d’Oujda-Montreuil autoproclamé pouvoir de fait accompli, s’essouffle à provoquer une guerre civile qui va lui donner quelque légitimité internationale, à défaut d’avoir le consentement du peuple kabyle qu’il prétend représenter.

Car, le retour vers les années de plomb, la tentation de réinventer le parti unique pour imposer «l’unité d’action et de pensée» de triste mémoire, ne peut engendrer que des affrontements fratricides. En se rêvant dans l’uniforme du général de Gaulle, Ferhat Mehenni risque de se réveiller avec la barbe de Messaâdia, au milieu des dégâts que son aventure ne manquera pas de provoquer.

Malgré tout, rien n’est perdu à jamais. Tout est encore possible. Dans un monde d’incertitudes qui ne pousse guère à l’optimisme, des citoyens sans grade, sans indemnités ni ordre de mission, ont fait le pari de ressusciter l’espoir. Contre les hordes salafistes envoyées à la conquête des villages de montagne pour traquer la paisible spiritualité ancestrale, et imposer l’intolérance d’une religion caricaturale, contre les manœuvres du pouvoir qui peine à normaliser la Kabylie insoumise, la force tranquille de l’autonomie régionale est en marche. Plus qu’un discours, plus qu’un projet, elle se construit concrètement, au quotidien.

Le «concours du village le plus propre» a fait tache d’huile. La démocratie participative est une réalité dans l’ancestrale Tajmaât mise à jour. Le développement durable n’est plus un fantasme de quelque écolo décalé avec une marguerite entre les dents ; chaque week-end, les «exilés» des villes retournent volontairement au village pour participer aux travaux d’intérêt collectif, à côté de ceux qui y sont restés, pour améliorer leur cadre de vie.

A Iguersafène, le comité du «village aux 99 martyrs» rasé par l’aviation coloniale peut annoncer avec cette fierté de ceux qui préfèrent les actes aux slogans : «à part l’électricité et le goudron fournis par l’Etat, tout le reste a été réalisé par les villageois». Le reste, ce sont des rues tracées au cordeau et d’une impeccable propreté. C’est une crèche et un jardin d’enfants. C’est une mosquée où l’on prêche la tolérance et le respect, et qui abrite, dans une harmonieuse cohabitation, le siège du très laïque comité de village.

C’est un centre culturel avec une bibliothèque bien fournie, et un musée dédié à la Révolution. C’est l’eau minérale captée des sources de montagnes et qui coule dans les robinets… D’autres villages comme Zoubga, Boumessaoud, Ath Waâvane, Tiferdout, et tant d’autres encore, moins connus mais tout aussi méritoires, ont réussi le pari d’une modernité décomplexée, bien ancrée dans les valeurs du terroir.

Le Festival Racont’Arts, cet espace itinérant de convivialité, d’échange et de partage qui, sans budget, avec des bouts de ficelle et beaucoup de bonne volonté, a acquis une renommée internationale. Les Cafés littéraire de Bgayet, de Bouzeguène, d’Aokas et de Sidi Aïch, pour ne citer que les plus médiatiques, ont essaimé un peu partout dans la région. Des bibliothèques publiques poussent dans des lieux parfois insolites : cafés maures, abribus, jardins publics, etc. Autant d’initiatives citoyennes autonomes qu’aucun pouvoir autoritaire, aucun «corps de contrainte» ne saura arrêter.

Cette Kabylie qui avance pour construire au jour le jour, pierre par pierre, l’avenir de ses enfants, a besoin de conforter une bien fragile paix civile et d’élargir le champ des libertés. Ceux qui ont connu la guerre d’indépendance, ceux qui ont vécu l’occupation militaire pendant l’insurrection du FFS de 1963/65, ceux qui ont accompagné le deuil des familles des victimes du Printemps noir de 2001, en connaissent la valeur pour la laisser hypothéquer par des coups de tête inconsidérés.

Si vous voulez que le sang coule…

Contraint à l’exil et coupé depuis quelques années des réalités du terrain qu’il ne connaît désormais qu’à travers des rapports frelatés, Ferhat Mehenni est entré dans une autre dimension. Ceux qui ont chanté Tizi Bwassa (l’hymne aux luttes passées, présentes et à venir), Tafsut n Tizi Wezzu (Le printemps de Tizi Ouzou), Nnif d lherma (honneur et dignité) du «troubadour» qui a porté les espoirs trahis de l’Algérie démocratique, de la Kabylie combattante, et de Tamazgha réconciliée avec son passé pour aller vers un avenir solidaire, sont sous le choc. Le «troubadour» flamboyant qui a servi, plus que tout autre, la cause de la liberté, semble aujourd’hui otage d’un GPK interlope, qui promet à la Kabylie des souffrances, du sang et des larmes pour une cause occulte.

Non, cher Ferhat, ne crache pas sur le passé pour justifier les dérives du présent, qui préparent un sombre avenir. C’est ce «troubadour» que tu traites aujourd’hui avec mépris qui a porté, haut et fort, les valeurs pour lesquelles tu as sacrifié une carrière qui aurait pu être «rentable», hypothéqué ta liberté dont tu as été si souvent privé, ignoré le confort de ta famille qui a longtemps vécu de la solidarité militante pendant que tu moisissais dans les cachots humides de Lambèse et les cellules de condamné à mort de Berrouaghia.

Au moment où la Kabylie risque de basculer dans l’inconnu, je t’invite à écouter la voix de ton cœur, dans l’intimité de ta conscience.
Je t’invite à penser aux jeunes militants du MAK qui t’adulent comme un prophète et dont l’enthousiasme risque de se fracasser contre l’impasse d’un combat douteux.

Pour les avoir vus, non sans une pointe d’admiration, chaque 20 avril, chaque 12 janvier, sur le terrain des luttes, j’ai pu mesurer leur engagement désintéressé, dans un climat politique pollué par les redditions et les plans de carrière. Malgré les erreurs compréhensibles d’une jeunesse qui aspire à s’affirmer, leur quête d’idéal pour façonner un désir d’avenir est un gage d’espoir.

N’avons-nous donc, toi comme tous les militants de notre génération, rien d’autre à leur offrir que le choix entre la course à la mangeoire d’un système que nous feignons encore de combattre avec plus ou moins de sincérité, et l’aventure hautement risquée, qui vise à entraîner la Kabylie dans le rôle indigne de supplétif, dans une guerre qui n’est pas la sienne ?

Je t’invite à avoir une pensée pour toutes les mères qui ont déjà pleuré un fils tombé à la fleur de l’âge, et à celles qui risquent de le faire si ton appel, suicidaire pour la région et tragique pour le pays, trouvait écho. Comme ta propre famille avec laquelle nous avons tous pleuré Améziane, l’aîné de tes enfants assassiné dans des circonstances troubles que la justice peine à élucider.

Je t’invite à mesurer l’ampleur du chaos qui menace la Kabylie, et dont tu risques d’être le vecteur consentant. Accepteras-tu de voir chaque village, chaque quartier, chaque rue, devenir le terrain d’affrontements fratricides ?
Je t’invite à écouter ces vers que le «troubadour» d’Imazighen Imula a chanté avec une conviction qui force, aujourd’hui encore, l’admiration et le respect :

Ma tebgham tazla idammen
I y idammen nwen kunwi
Zwiret akwen nwali
A syadi imeqranen
(Si vous voulez que le sang coule,
Et votre sang à vous,
Passez devant qu’on vous voit,
Vous, messieurs qu’on appelle grands).

 

Ce cri du cœur et de la raison que tu as porté comme une lanterne qui balisait la folie de nos rêves, les militants kabyles de plusieurs générations, dans la pluralité de leurs convictions, sont encore très nombreux à y croire. J’ose espérer que, malgré les apparences, ton verbe a dépassé ta pensée, et que tu ne l’as pas définitivement renié.

Cette tribune a été initialement publiée dans El Watan du 11 juin 2018.

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