ALGÉRIE
04/11/2015 07h:31 CET | Actualisé 09/11/2015 12h:01 CET

Nazim Baya, fondateur du site El Manchar: "le rire aide à crever les abcès sociaux"

HuffPost Algérie

Timide, discret, à la démarche réservée, Nazim Baya est pourtant derrière El Manchar, ce fameux site parodique dérisoire, satirique d'informations "fausses et complètement saugrenues", qui a berné et tourné en ridicule de nombreux sérieux médias, orientaux ou occidentaux.

Dans cette interview, il nous parle d'El Manchar qui se définit "d'extrême-gauche", et révèle que ce site a tout de même ses lignes rouges, dont la religion.

Nazim Baya, qui a déjà fondé d'autres sites parodiques tel "El Festi", revient ensuite sur la genèse d'El Manchar, affirmant, en toute modestie, ne pas avoir d'autres ambitions que celle de faire rire les Algériens.

Huffington Post Algérie: D’où apportez-vous, chaque jour, ces répliques humoristiques,du tac au tac aux questions d’actualités ?

Nazim Baya: "Cela nous tombe du ciel ... Il doit y avoir une part de talent, mais c’est comme l’inspiration, parfois ça vient, parfois non. Ce n’est pas facile. Et puis nous sommes toute une équipe derrière le site, ce qui nous permet de rebondir sur l’actualité et maintenir cette réactivité.

Il faut aussi savoir que le talent humoristique s’améliore. Nous en développons les techniques au fil du temps. Plus nous pratiquons l’humour plus cela se perfectionne. Et puis cela fait assez longtemps que je suis dans le domaine. J’ai du passif derrière moi. Je suis déjà le fondateur de la page MKD et du site El Festi. J’ai ainsi amélioré ma technique au fil du temps.

HP: Comment El Manchar a pris naissance ?

N.B: Au fait El Manchar était une page Facebook. Je publiais une vanne par jour, courte, de quelques phrases. Et puis avec le temps, je me suis dit pourquoi ne pas lancer un site satirique et ressusciter par la même occasion le mythique El Manchar. J’ai alors lancé un appel de contribution à l’adresse de journalistes, dessinateurs et caricaturistes, mais je n’ai pas eu beaucoup de retour.

Sans caricaturistes, je ne pouvais pas lancer mon site satirique, encore moins une réplique à El Manchar. Après avoir vu le Gorafi (site d'Information parodique français, ndlr), j’ai décidé de me passer des caricaturistes. Il me fallait juste une photo d’illustration et c’est bon.

Je me suis d’abord lancé seul, ensuite des personnes, bénévoles, m’ont rejoint. Depuis, j’accomplis le rôle de "rédacteur en chef" et de graphiste.

HP: Vous avez fini par faire partie, bon gré mal gré, du paysage médiatique algérien. Comment vous définissez-vous: journalistes, chroniqueurs, humoristes ...?

N.B: Je suis pharmacien de formation ... (rires) Au fait, nous faisons cela par plaisir. Nous ne sommes pas des journalistes. Disons que nous sommes des "amuseurs". Nous amusons la galerie avec nos articles. Nous n’avons pas d’autres prétentions, politiques ou sociales.

Nous faisons cela juste pour le plaisir. Si cela réussit à avancer les choses et changer les mentalités, tant mieux. Je sais que l’humour suppose le militantisme. Il n’y a pas d’humour qui ne soit pas engagé. Mais notre but premier est juste de faire rire.

HP: Et vos articles ont même été repris par d'autres grands médias en Europe, en Asie et même en Amérique latine. Quel effet cela fait-il ?

N.B:: Cela n'a rien changé, je suis toujours le même. C'est juste trop marrant (rires).

Ces reprises mettent surtout en cause la crédibilité de ces journaux, qui ne vérifient pas leurs informations. Certains médias nous reprenaient même sciemment, juste pour faire le buzz. On se demande après s'ils ont l'habitude de faire ça et mentir sur d'autres sujets.

Toute leur déontologie journalistique est alors remise en question ...

HP: Selon vous, quel rôle peut alors jouer l’humour dans une société et quelle importance lui accordez- vous ?

N.B: L’humour est un média. Nous pouvons faire passer un message, même très sérieux, à travers l’humour, derrière quoi une vision du monde se dégage. Derrière El Manchar, une vision de la société algérienne se dégage.

Et puis le rire est une thérapie. Une société qui rit est une société saine. Cela aide à décompresser mais surtout, à crever les abcès sociaux.

Nous voulons pratiquer un humour algérien et “algérianisé” pour le mettre en valeur de manière intelligente. Sinon El Manchar aurait été une pâle réplique du Gorafi. Nous tenons à notre identité et nous avons notre humour à nous, que nous tentons de mettre en avant.

HP: Vous avez dit que vous occupez le poste de “rédacteur en chef”. El Manchar a-t-il des lignes rouges ?

N.B: La ligne éditoriale d’El Manchar est très claire. Il ne faut pas taper sur le peuple. El Manchar a été créé pour justement dénoncer ceux d'en haut. On peut dire que, souvent notre site est un média d’extrême gauche, mais nous sommes aussi des électrons libres.

La deuxième ligne rouge est la religion. Nous nous permettons de rire des "religieux", mais pas de la religion. Et franchement, les Algériens le prennent bien quand c’est dit avec humour. Nous n’avons jamais eu des problèmes même quand nous touchons aux personnalités religieuses. Les gens s’en marrent.

Nous faisons aussi attention à ne pas brusquer les croyances sincères des gens. Certaines sont vraiment ancrées dans la société et je ne pense pas que nous puissions les déraciner par l’humour ou par le rire. Cela n’arrange pas le débat.

HP: Dans votre présentation, vous avez repris Céline et dit: "Je suis un garçon sans importance collective, tout juste un individu". Vous considérez-vous toujours “sans importance collective” après tant de mois d'existence, à faire rire ?

N.B: Je n’apporte rien à la société. Je ne suis pas un grand inventeur ou un grand médecin. Nous faisons à peine rire 2% de la société algérienne.

HP: Que va-t-il advenir du site El Manchar ? Envisagez-vous de donner une base juridique et légale à ce site ?

N.B: Peut-être bien. Ce n’est pas à l’ordre du jour. Mais pour le moment, je fais cela pour déconner.