MAROC
09/10/2019 18h:11 CET | Actualisé 10/10/2019 16h:42 CET

Nadia Fettah Alaoui, une financière de choc pour redresser le tourisme

Elle est la première femme à diriger ce portefeuille stratégique.

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Nadia Fettah Alaoui

NOMINATION - Attendu depuis deux mois, le remaniement ministériel a fait tomber quelques têtes dans la structure du premier gouvernement de Saâd-Eddine El Othmani. La nouvelle ossature de l’exécutif doit injecter du sang neuf et des profils hautement qualifiés et compétents, soulignait le roi Mohammed VI dans son discours de la Fête du Trône, le 30 juillet dernier. Au département du Tourisme, le binôme Mohammed Sajid/Lamia Boutaleb cède ainsi la place à Nadia Fettah Alaoui, figure incontournable de la place financière marocaine.

Jusque-là, aucune femme n’avait eu un rôle autre que secrétaire d’Etat au sein du ministère du Tourisme. Le fauteuil de ministre, toujours occupé par des technocrates et de hauts-fonctionnaires de l’Etat, accueille un visage étranger à la scène politique, mais bien connu du monde des affaires. Avec ses prédécesseurs, Nadia Fettah Alaoui n’a en commun que le parcours académique et économique, notamment avec Lamia Boutaleb, jeune banquière  nommée secrétaire d’Etat au tourisme -un mandat créé pour elle-, mais dont le bilan a été entaché par quelques scandales. 

Dans le milieu de la finance casablancaise, Nadia Fettah Alaoui est saluée pour sa rigueur, son sérieux et sa pugnacité. D’ailleurs, si elle était un super-héros, elle serait Hulk, le “Titan vert” connu pour ses capacités intellectuelles brillantes et sa force physique surhumaine, confie-t-elle dans un portrait chinois réalisé par les élèves d’HEC Paris en 2016. Celle qui succède à Mohamed Sajid est donc une femme d’affaires aguerrie et surtout à l’origine du développement du mastodonte de l’assurance en Afrique, Saham Assurances.

Brillante carrière

Après l’obtention de son baccalauréat au lycée Descartes de Rabat, c’est sur le campus de la grande école de commerce HEC Paris, à Jouy-en-Josas, que Nadia Fettah Alaoui suivra un cursus classique mais brillant, qui annoncera les prémices d’une grande carrière dans les affaires. Dès 1997, la jeune marocaine démarre chez Arthur Andersen, toujours à Paris, et fait ses premiers pas dans l’audit, la finance d’entreprise et le conseil. Elle y restera trois ans avant de rejoindre la Compagnie africaine d’assurance, où elle passera trois autres années à diriger le département santé avant de quitter le navire après une fusion avec le géant français de l’assurance AXA. 

Suite à une rencontre avec un groupe de Tunisiens qui souhaitaient créer un fonds private equity sur le continent africain, elle se lance dans une nouvelle aventure, en 2000, avec le Maroc pour première étape. Elle va, durant cinq ans, s’atteler à la création d’un premier fonds au Maghreb, “Maroc Invest”, en sera la directrice générale et l’accompagnera vers une extension à l’internationale. 

Une fois sa mission accomplie, l’experte se tourne vers la quête de nouveaux défis et son expérience séduit l’homme d’affaires Moulay Hafid Elalamy. C’est chez ce dernier que sa carrière prendra un tournant lorsqu’elle rejoint le groupe Saham avec pour objectif de développer une compagnie d’assurance africaine qui s’étendra sur l’ensemble du continent. Pour conquérir les marchés, elle impose une nouvelle vision plus axée sur la demande et les besoins du marché africain et marque une rupture avec les vieilles méthodes d’assurance importées en Afrique. 

Nigéria, Angola, Kenya, Rwanda... Les acquisitions se succèdent dans des pays alors inattendus et, rapidement, Saham regroupe 65 filiales de compagnies d’assurance et de réassurance africaines. C’est l’ascension pour Nadia Fettah Alaoui, qui après avoir occupé plusieurs postes à responsabilité, est propulsée, en 2017, directrice générale de Saham Finances.

Une promotion au mérite, après “des crises à désamorcer, beaucoup de nuits blanches et plusieurs milliers de kilomètres parcourus” en Afrique, expliquait-elle lors d’une conférence BANG, à Paris. Elle sera, quelques mois plus tard, derrière l’acquisition de Saham Finances par le Sud-africain Sanlam. Une manœuvre osée qui va la parachuter au comité exécutif de Sanlam Emerging Markets. 

Women Power

En faisant carrière dans la finance, Nadia Fettah Alaoui s’est confrontée à un univers exclusivement masculin où elle a dû se faire une place parmi les grands noms du milieu. Une expérience qui l’a incitée à co-fonder le Club des Femmes Administrateurs au Maroc, dont elle est aujourd’hui trésorière, pour soulever le débat autour de la place des femmes dans les administrations et conseils des grandes entreprises. Parité hommes/femmes, discriminations, manque de femmes aux postes décisionnels... Le club prend rapidement de l’ampleur, organise régulièrement des conférences et des séminaires et milite pour une meilleure participation des femmes dans les instances de gouvernance.

En 2017, Nadia Fettah Alaoui, membre du réseau international “Women Corporate Directors”, intègre le club des 5, un classement des femmes africaines les plus puissantes. Afro-optimiste, elle ne cesse de croire aux potentiels de son pays et surtout, du continent. “Ce n’est pas un choix d’aller en Afrique, j’y suis, j’y vis. Il y a des accidents de parcours et on est souvent en train d’entrer ou de sortir d’une crise dans les pays africains, mais la tendance de fond, c’est que ça va aller mieux, et j’y crois” affirmait-elle dans une interview réalisée par des élèves d’HEC. Elle a obtenu, en 2018, le prix du “CEO of the year” à l’Africa CEO Forum 2018, à Abidjan, en Côte d’Ivoire. 

A l’image de Isaac Davis, héros de “Manhattan” de Woody Allen -son film préféré- la nouvelle ministre ajoute constamment de nouveaux chapitres au livre de sa vie. Casablancaise d’adoption, cette mère de deux enfants qui aime les longues balades sur la plage le dimanche et la frénésie de la capitale économique, quitte son bureau du sixième étage du siège de Saham pour écrire la suite de son parcours au ministère du Tourisme, un autre bâtiment tout en verre au cœur du nouveau business centre de Rabat... Car les affaires politiques ne sont jamais loin des affaires financières.