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01/06/2019 11h:03 CET | Actualisé 01/06/2019 11h:03 CET

N’oublions pas les Autres

Prenons le temps de la résolution et de la promesse d’œuvrer pour que justice soit faite. Chacun à son échelle et chacun selon ses moyens.

Ghada Hamrouche pour le HuffPost Algérie

Comment nous unir

Ô patrie amie

alors que seuls tes morts ont raison

Adonis  



La mort de Kamel Eddine Fekhar en détention, après une énième arrestation arbitraire et alors qu’il effectuait une grève de la faim depuis plus de 50 jours, est un crime inqualifiable. Ne diluons pas les responsabilités plus que de raison, en nous accusant toutes et tous de cette perte tragique. Elle est d’abord et avant tout le fait d’un pouvoir scélérat et honni.

 

Prenons le temps du recueillement, du silence pour songer au courage de cet homme, à ses luttes, son abnégation, sa force morale et son héroïsme. Prenons le temps de l’empathie pour envoyer forces et pensées à son épouse, à ses enfants et à ses proches qui doivent être dévastés. Prenons le temps de la résolution et de la promesse d’œuvrer pour que justice soit faite. Chacun à son échelle et chacun selon ses moyens.

 

Prenons aussi le temps de la remise en question saine et constructive. Pourquoi l’arrestation de Kamel Eddine Fekhar et sa grève de la faim n’ont pas mobilisé autant qu’il aurait fallu ?

Les médias - ceux qui croient sincèrement en notre cause – doivent en tirer les leçons et s’efforcer d’informer le public sur les autres prisonniers politiques détenus  en ce moment-même en Algérie. Indignée par la mort de Kamel Eddine Fekhar, la productrice de cinéma Amina Haddad a tenté d’en établir une liste, en appelant les citoyens et internautes mais aussi les journalistes à la compléter en cas d’oubli. Je la reproduis ici avec son autorisation et  telle qu’elle a été actualisée au 1e juin: Hadj Ghermoul (Mascara/ Prison de Saïda), Louisa Hanoune (Alger/ Prison de Blida), Benhadid Hocine (El Harrach/ évacué au CHU Mustapha pour cause de négligence médicale), Abdellah Ben Naoum (Relizane, en grève de la faim depuis 83 jours), Djamel Zizouni (Tamanraset, prison d’El-Harrach), Mohamed Baba Nedjar (Ghardaïa/ Prison de Blida), Laasker Bahmed (Ghardaïa), Khiyar Tadriss (Ghardaïa), Tchaibt Noredine (Ghardaïa), Baouchi Affari (Ghardaïa), Bencheikh Aissa (Ghardaïa), Allout Omar (Ghardaïa), Bassim Brahim (Ghardaïa), Gueddouh Salah (Ghardaïa). Et ceux qui ont succombé : Gueddouh Salah (Ghardaïa, mort en détention), Mohamed Tamalt (Koléa, mort en détention).

Mais il me semble aussi que nous devrions toutes et tous prendre un peu de distance avec les sacro-saints réseaux sociaux. Outils formidables, comme le prouve l’effort d’information de militants comme Amina Haddad, mais aussi lorsqu’il s’agit de mobiliser avant les marches, de remonter le moral des troupes (les nôtres, pas les leurs) et de faire circuler l’information. Il y a 30 ans, peut-être que les discours de Ahmed Gaïd Salah auraient eu l’effet escompté. Que dans le doute, les Algériens se seraient abstenus de sortir, de peur de représailles.

Mais ce sont également des outils bien bruyants et puisque les mises à jours sont incessantes, que les mots rageurs ou explicatifs se font parfois interminables, il est impossible au milieu de tout ce bruit de tout ce flux de mots, d’images et de sons  de trouver la sérénité nécessaire à l’étude et à la réflexion. Il est parfois même impossible de trier et de hiérarchiser l’information, tant celle-ci est continue et contrastée.

Surtout et on le sait désormais que trop bien, ces interfaces ont la fâcheuse tendance à cultiver le narcissisme des utilisateurs. Or, si une dose saine d’amour de soi est nécessaire à la construction de l’individu, la psychanalyse a montré que lorsque le narcissisme se fait pathologique, il peut devenir destructeur. Son principal travers est de faire oublier l’autre. Quand on est trop plein de soi, de ses photos, de ses selfies de ses exploits ou mêmes de ses propres mots, comment laisser une place à l’autre ? C’est pour moi, en tout cas, l’un des grands enseignements à tirer de la mort de Kamel Eddine Fekhar.

Car il ne faut pas minimiser la nocivité de ce narcissisme virtuel. Les “like” sur Facebook par exemple, stimuleraient la même région du cerveau qui est activé lors de la consommation d’héroïne et nous feraient sécréter de la dopamine, liée au plaisir immédiat et au circuit de la récompense. Cette dernière devenant bien évidemment très vite addictive, on est pris dans un tourbillon où on entend au final que soi et où on voit à peine les autres. Non seulement les autres internautes (les « amis ») avec lesquels se développent des relations purement utilitaires, mais aussi les Autres. Les Femmes et Hommes en chair et en os qui souffrent corps et âmes pour défendre leurs idées et nous mener vers la liberté. Kamel Eddine Fekhar était de ceux-là. Un militant, un valeureux, un damné de la dictature et de l’arbitraire.

Pour lui, sortons de nous-mêmes. Pour lui, n’oublions pas les autres.