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24/01/2019 11h:17 CET | Actualisé 24/01/2019 11h:40 CET

Mustapha Filali, Hommage à un citoyen de mon pays

"Armé de ton amour des mots, tu as arpenté, ta vie durant, des chemins pluriels. La littérature était pour toi une compagne, surgie lors de la prime jeunesse, éteinte dans le feu de l’action, puis revenue te hanter à l’âge où le temps devient long."

Ce texte me coûte plus qu’aucun autre. Pourtant, il s’impose. La mémoire est aussi un devoir. Que m’importent ceux qui y verront un égocentrisme mal placé, ou un amour filial dégoulinant dans les médias !

C’est long, une vie. Instantané, une mort. Instantané et définitif. Mais c’est de vie que nous devons parler, que tu aimais parler. Laissons la mort de côté, elle habite tant de vivants que, même debout, explosant de bruit et de colères, ils sont déjà aux trois-quarts morts. Ces morts- vivants dont tu gratifiais le comportement de ton éternelle expression : « c’est idiot, voyons ! »

Donc revenons à la vie, si tu veux bien. Celle côté cour et puis l’autre, que nous avons partagé, des années durant… L’amour des grands textes, où se mêlaient, sans gêne ni méfiance, Bachelard et Tarafa Ibn El Abd, El Ghazali et Noam Chomsky. Tous réunis, se reconnaissant entre eux par un seul label, celui de la qualité.

La belle qualité des êtres, celle qui les hisse au niveau où les hommes devraient se tenir… les hommes ? Oui, les vrais et  non ces pâles artefacts d’humains qui déambulent sur les trottoirs de l’existence. Le problème, vois-tu, c’est qu’une fois ce niveau identifié, la vie devient particulièrement difficile.

C’est à l’aune de ce niveau là que, désormais, nous avons jugé et jugeons encore, les êtres et les choses. Dès lors, la déception devient une fidèle compagne. Il est vrai que ce niveau, sans doute trop lointain, jouant tout là haut, par-dessus le mont Boukornine…  Pourquoi naviguer si haut, objecterait la plupart ? Ça donne le vertige…  

L’amour des livres et des mots t’a accompagné, ta vie durant. C’est lui qui t’a mené de la littérature arabe, vers la sociologie, la philosophie, l’économie, grâce à ton don d’infatigable lecteur.

Les ouvrages étaient placés en pagaille sur ton bureau, en un fouillis que toi seul savais identifier. Sur la table basse, s’entassaient les « petits nouveaux », ceux que tu avais acquis la veille en librairie, toujours la même librairie, et puis les autres, vieux amis un peu écornés, aux lignes abondamment soulignés de feutres de couleurs.

Tu y cherchais quelque phrase qui te revenait à l’esprit, une phrase justement, pour illustrer ton propos du jour.  Et les propos il y en avait toujours à discuter, méditer, décortiquer, remettre sans lassitude  sur le métier… un métier à vivre où les idées dansaient en tout beauté. Tu aimais parler et transmettre, en bon professeur que tu étais.

Tu aimais rire, aussi et les discussions étaient toujours mâtinées par ton humour léger, tes boutades, finissant, le plus souvent dans un rire que tu parvenais à communiquer aux poésies d’ « El Maari ».

Azza Filali
Mustapha Filali au Parlement

Puis, comme par un passage obligé, le propos dérivait vers le pays, ses affaires, ses dirigeants, la dernière crise qui agitait  l’opinion.  A mes colères et mes indignations, tu opposais souvent des mots ouvrant sur un horizon plus large, une perspective où se profilait une pondération qui atténuait la fausseté des uns, le vice des autres.

Comme si, par delà l’évènement, qui remuait les langues, tu voyais plus loin, joignant le présent à un passé  que tu avais, en partie, façonné avec ceux que tu appelais avec tendresse « les bons camarades »… et des camarades il y’en avait ! De Salah Guermadi, à Farhat Hached, en passant par Mahmoud Messaadi,  Hatem El Mekki, Ahmed Ben Salah et  tant d’autres... Tu aimais tes amis et ils te le rendaient bien, du moins la plupart…

Armé de ton amour des mots, tu as arpenté, ta vie durant, des chemins pluriels. La littérature était pour toi une compagne, surgie lors de la prime jeunesse, éteinte dans le feu de l’action, puis revenue te hanter à l’âge où le temps devient long.

De là ont surgi des recueils de nouvelles, mêlant l’amour de ton « Nasrallah » natal, à des considérations facétieuses où le travail de pensée n’était jamais loin. Ce Nasrallah dont tu as été maire pendant plusieurs années, rognant sur tes dimanches pour t’y rendre.

Le village te doit l’érection d’un lycée, d’une mosquée, d’un dispensaire. Mais la misère humaine y réside, encore et toujours, avec une constance qui dépasse les plus grandes énergies.

Ton amour des mots,  s’alliait à une rigueur de pensée et une capacité à réunir les êtres, autour d’un projet novateur. Epris de sciences sociales, tu as fondé en 1962 un centre d’études et de recherches en sciences sociales, y intégrant des personnalités tels Mahmoud Seklani, Habib Attia, Chedli Ayari et d’autres. Ainsi, est né CERES (petit clin d’œil à ton ami de toujours Mohamed Ben Ismail).

Très vite, CERES s’est distingué par des publications de qualité, en histoire, démographie, économie…

Après un passage de quelques années au Bureau International du Travail, passage dont a accouché un ouvrage de 500 pages, appelé « El Amal », te voilà attelé à une autre entreprise, aussi ambitieuse qu’incertaine : l’union du Maghreb arabe.

Sillonnant les pays d’Afrique du nord, tu parlais souvent des similitudes entre Rabat, Tunis, Tripoli et Alger. Tant de similitudes entre les êtres et les modes de vie, tant d’intérêts communs qui auraient permis d’opposer un front commun face à l’union Européenne !

Le coût du « non-Maghreb » te préoccupait avec insistance.  Mais, tout cela était placé au second plan par des dirigeants égocentriques, oublieux de leurs peuples et reconduisant sans relâche leurs divergences (au premier rang le problème du Sahara occidental).

Les projets, alors étudiés, (dont celui  d’une compagnie aérienne transmaghrébine) butaient sur le formalisme stérile des réunions, puis finissaient, oubliés au fond d’un tiroir. Impuissant face à un Maghreb arabe irréalisable, tu as toutefois écrit un livre, intitulé : « le Maghreb arabe et l’appel de l’avenir. »

L’écriture est souvent la seule réponse à opposer à l’insignifiance des individus et l’absurdité du sort, tu ne le savais que trop bien...

Syndicaliste de la première heure, ami et compagnon de Farhat Hached, tu as toujours cultivé une affectueuse inclination à l’égard de la centrale syndicale Même aux heures les plus sombres du pays, et jusqu’à ces dernières semaines, face à l’obstination acharnée et aveugle de certains dirigeants syndicalistes, tu réitérais ta confiance dans celle que tu appelais la plus grande force en Tunisie.

Mais l’inclination n’excluait pas la lucidité et tu as souvent déploré le manque de vision à long terme de ces dirigeants, leur intransigeance acharnée, allant contre l’intérêt du pays.

Tu disais alors « Farhat n’aurait pas laissé faire ça » !  C’est que durant la lutte de libération nationale, puis aux premières années de l’indépendance, l’Ugtt avait toujours cultivé sa double vocation politique et sociale : la défense des syndicalistes et le bien du pays.

Deux piliers d’un édifice qui, depuis sa création, en Janvier 1946, avait traversé bien des crises, et s’en était sorti, indemne. Que les deux piliers s’opposent, que le syndicat fasse acte de mutinerie, alors que le pays est exsangue, te paraissait inacceptable et jusqu’aux dernières semaines de ta vie, avant ton long silence, tu parlais souvent de la « responsabilité nationale » de l’UGTT  et de ses devoirs à l’égard de la patrie.

Résidant depuis toujours à Radès, dont tu as été le maire pendant quelques années, ta blanche crinière, ta jovialité farceuse à l’égard des êtres et ton immanquable sortie quotidienne, pour acheter les journaux étaient devenues familières aux Radésiens.

Bien des mosquées, à travers Radés gardent l’empreinte de ton énergie et de ton amour des choses bien faites. Sans oublier le projet de port de plaisance, dans un bras de mer avançant dans les terres.

Projet avorté, mais encore présent dans les mémoires. Projet d’un homme qui a aimé la vie par-dessus tout…

D’ailleurs, revenons à la vie. Que te dire à la fin de ce texte ? Sans doute te laisser, une dernière fois, déclamer ce vers de Prévert que j’ai entendu une bonne centaine de fois dans ta bouche : «notre père qui êtes aux cieux, restez-y et nous resterons sur la terre qui est parfois si jolie…»

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