MAROC
26/05/2015 11h:16 CET | Actualisé 26/05/2015 11h:57 CET

"Much Loved" interdit au Maroc: Pour Nabil Ayouch, la décision du ministère de la Communication est "illégale"

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CENSURE – Coup de théâtre dans le monde du cinéma. Après une semaine de polémique autour de la sortie du film "Much Loved" de Nabil Ayouch sur la prostitution, le ministère de la Communication a décidé d’interdire sa diffusion au Maroc.

Le film comporte "un outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine, et une atteinte flagrante à l’image du Maroc", indique le ministère dans un communiqué. La décision fait suite aux conclusions d’une équipe du Centre cinématographique marocain "qui a regardé le film lors de sa projection dans le cadre d’un festival international", poursuit le communiqué, qui fait allusion au festival de Cannes.

"Le ministère de la Communication nous a en effet appelés, pour savoir si les extraits vidéo diffusés depuis quelques jours sur la toile étaient bien présents dans ‘Much Loved’", explique au HuffPost Maroc le directeur du CCM, Sarim Fassi-Fihri, qui a visionné le film projeté pendant la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes. "Nous lui avons répondu ‘oui’, et c’est sur cette base que le ministère a décidé d’interdire la diffusion du film au Maroc".

"C’est scandaleux"

Pour Nabil Ayouch, cette interdiction est "illégale et anticonstitutionnelle". "Je n’avais même pas encore déposé de demande de visa d’exploitation. C’est une censure par anticipation, c’est scandaleux", explique le cinéaste au HuffPost Maroc, qui se dit "extrêmement surpris et choqué" par cette décision. "Si le gouvernement se met à violer les lois, où va-t-on?".

L’équipe du CCM, qui était à Cannes pour faire la promotion du cinéma marocain, a profité de son passage dans la ville française pour voir le dernier film de Nabil Ayouch. Cette équipe, qui ne siège pas à la Commission de visionnage des films (chargée de délivrer ou non les visas d’exploitation), "ne saurait avoir de lien avec la décision qui a été prise", indique le réalisateur.

Même son de cloche chez M. Fassi-Fihri: "Le CCM n’est pas responsable de cette décision. C’est une décision souveraine du gouvernement, puisque le film n’est pas passé devant la commission. Mais je suppose que le gouvernement a les outils juridiques pour faire cela, et le CCM est obligé d’appliquer la politique cinématographique du gouvernement".

Bad buzz

Selon lui, si les extraits vidéo du film n’avaient pas été diffusés sur Internet par les services de communication de la Quinzaine des Réalisateurs, "Much Loved" aurait pu passer en commission de visionnage des films. Ce fut ainsi le cas du film "Zéro", sorti en 2012, qui comportait des scènes osées dans une maison close.

"Il n’y avait eu aucun buzz autour du film, qui était sorti dans les salles au Maroc. Si des extraits avaient été diffusés, il aurait certainement provoqué la même polémique", rappelle le directeur du CCM.

Néanmoins, pour M. Fassi Fihri, "Much Loved" aurait eu très peu de chances de passer tel quel dans les cinémas marocains. "La société marocaine est encore très conservatrice. Le langage cru ne serait pas passé au niveau de la commission. Au mieux, des scènes auraient été coupées. Au pire, il aurait été refusé".

En 2003 déjà, le film de Nabil Ayouch "Une minute de soleil en moins" avait été interdit de diffusion au Maroc, suite au refus du cinéaste de couper certaines scènes de sexe. "Cette fois-ci, c’est la première fois qu’un film est interdit sans que l'on ait même demandé de visa de censure. C’est du jamais vu!", s’indigne le cinéaste.

Au-delà du cinéma

"Je ne peux pas dire s’il s’agit d’une décision politique ou non du gouvernement pour mettre fin au débat. Mais je pense que le gouvernement a décidé cela car il connaît la société marocaine", explique le président du CCM.

En rentrant de Cannes, il a reçu des dizaines de courriers de collectifs d’avocats, qui souhaitent porter plainte contre Nabil Ayouch. "On est face à un phénomène de société qui n’a plus rien à voir avec le cinéma", avance M. Fassi-Fihri.

De son côté, Nabil Ayouch nous confie avoir entrepris des démarches pour défendre son film. "Un collectif d’avocats a décidé de prendre ma défense. Je vais voir ce que je vais pouvoir faire, mais il est encore trop tôt pour en parler", souffle-t-il.

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