MAGHREB
26/05/2015 13h:53 CET | Actualisé 26/05/2015 14h:14 CET

Multiplication des mouvements sociaux en Tunisie, les autorités font la sourde-oreille

HuffPost Tunisie

Les instituteurs ont lancé leur premiers jours de grève mardi 26 mai avec un taux de participation de 96% selon les estimations du Syndicat général de l'enseignement de base.

Les instituteurs emboîtent ainsi le pas aux nombreux mouvements de grève et de contestation sociale qui se sont multipliés ces dernières semaines en Tunisie. Magistrature, administration, hôpitaux, acteurs économiques majeurs: le mouvement de revendication est sans précédent ces dernières années. Depuis la révolution, dont le mot d'ordre "dignité" avait pour but de titiller les oreilles des élites politiques, les gouvernements successifs - 6 au total - ont régulièrement promis de donner la priorité à la situation socio-économiques.

Phosphate, pétrole, école

Plus de 106 grèves auraient été enregistrées depuis le début de l'année, a annoncé le ministère des Affaires sociales. De quoi alerter les autorités de la gravité d'une situation qui empire.

Berceau historique de la contestation, le bassin minier est à nouveau en tête de file. Les chômeurs y ont bloqué la production du phosphate au sein des usines et des mines de la Compagnie de phosphate de Gafsa. A Metlaoui, Redayef et Om Larayes, ils ont envahi les rues de leurs tentes artisanales faites de draps et de couvertures.

Les chômeurs demandent plus de développement dans la région. Ils ont été soutenu par une grande partie de la population locale, dont les salariés du siège social de la compagnie, qui avaient entamé une grève de solidarité. Si les employés ont finalement repris le travail le 26 mai après trois semaines de refus, la production est toujours bloquée par la population.

"A Redeyef, il n'y pas d'eau potable, il n'y pas de police ni de garde nationale. Il n'y a pas de conseils municipaux. L'Etat et l'administration tunisiennes sont absentes. Il y a des problèmes sanitaires et environnementaux. 62% de la nappe phréatique va au traitement du phosphate alors que nous restons sans eau", a commenté Béchir Laâbidi, membre de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme (LTDH) à Gafsa.

Un peu plus au Sud, dans le gouvernorat de Kébili, des violences ont opposé, début mai, des manifestants aux forces de l'ordre. A El Faouar, les manifestants ont finalement incendié le poste de la Garde nationale et les forces de sécurité ont quitté la ville. Depuis, la population a bloqué la production de deux puits de pétroles environnant sur la quinzaine en activité dans la région. Tous les puits de pétrole et de gaz de Kébili sont gérés par des entreprises étrangères.

Les revendications des habitants d'El Faouar se rapprochent sensiblement de celles du bassin minier: plus d'aide au développement pour les régions de l'intérieur, et une réelle prise en compte de la situation dramatique des jeunes sur le marché du travail.

Les mouvements se sont multipliés sur tout le territoire: Tunisie Télécom, grandes surfaces, hôpitaux, autoroutes. A tel point que le gouvernement a décidé, lors d'un conseil ministériel le 20 mai, de déduire les jours de grèves des salaires des fonctionnaires.

Manifestants et gouvernement: Pas la même longueur d'onde

"C'est une démarche erronée dont les répercussions sont très graves", a déclaré le Premier ministre Habib Essid le 23 mai. Le monde politique n'entend pas les revendications d'une bonne oreille. Alors que l'Union générale des travailleurs tunisiens s'est désolidarisée de la décision "unilatérale" du gouvernement, les personnalités politiques ont rejoint la position du chef de l'Etat.

Le président du parti Ennahdha a ainsi appelé à "la retenue" et a concédé aux manifestants le droit d’entamer une grève "à condition qu’elle soit responsable et ne porte pas préjudice aux intérêts supérieurs de la Nation".

Les intérêts supérieurs de la Nation, chers à une coalition gouvernementale qui a pourtant annulé une conférence de presse commune prévue lundi matin, seraient la sauvegarde économique du pays. La Tunisie traverse depuis la révolution de 2011 une importante crise économique. Manifestants et grévistes sont ainsi invité à ne pas freiner l'économie tunisienne par leurs grèves jugées tantôt "anarchiques" tantôt "sauvages".

Après avoir annoncé que la dette tunisienne a augmenté de 58% en quatre ans, le ministre des FInances Slim Chaker a déclaré: "Il faut avant tout que la croissance revienne, et pour que la croissance revienne il faut que les gens reprennent le travail".

Même le député indépendant Adnen Hajji, élu dans la région de Gafsa et frondeur de la première heure depuis la révolte sanglante du bassin minier en 2008, a rejoint le cortège gouvernemental. "Nous devons militer pour défendre nos droits mais aussi permettre au pays de se rétablir", a lancé le parlementaire de l'ARP lors d'un meeting à Redayef.

Il a par ailleurs appelé à "préserver le pays de l'effondrement total de l'économie".

Face-à-face

De leur côté, les grévistes et les manifestants ne comptent pas reculer.

"Ces menaces ne parviendront pas à dissuader les instituteurs de poursuivre leur mouvement de protestation", a annoncé Mohamed Halim, membre du syndicat de l'enseignement de base, en réaction aux mesures gouvernementales (qui ne devraient cependant pas concerner l'enseignement).

Les autorités appellent régulièrement au dialogue et à la négociation. De l'autre côté, ils ne sont pas contre, mais ils regrettent le manque d'engagement du gouvernement.

Alors que Kamel Jedoubi, ministre chargé des Relations avec les institutions constitutionnelles et la société civile, avait annoncé une visite à Gafsa, Béchir Laâbidi, membre de la LTDH régionale, avait prévenu: "S'il n'a pas de prérogatives pour prendre des décisions, je lui conseille de rentrer à Tunis".

A El Faouar, les habitants s'étaient vu promettre une délégation de Tunis, mais, finalement, seul le gouverneur leur aura payé une visite - sans résultats.

Les autorités souhaitent négocier: le discours étonne le syndicaliste Mohamed Halim, engagé dans la grève des instituteurs: "C'est pour la première fois dans l'histoire de l'UGTT, qu'un préavis de grève n'est pas suivi d'un appel à la négociation, ce qui dénote d'un manque de sérieux de la part de l'autorité de tutelle".

Le ministère de l'Education n'a pourtant pas tout à fait oublié de se positionner. Dans un communiqué publié le même jour, le ministère de l'Education annonce qu'il "n'hésitera pas à prendre les mesures disciplinaires nécessaires suite aux dépassements survenus".

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.
Retrouvez les articles du HuffPost Maghreb sur notre page Facebook.