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14/09/2019 13h:07 CET | Actualisé 14/09/2019 13h:07 CET

Mouloudji et les coquelicots

Roger Viollet via Getty Images
FRANCE - 1989: Marcel Mouloudji (1922-1994), French singer. Book fair in Brive-la-Gaillarde (Correze), november 1989. (Photo by Roger Viollet via Getty Images)

L’écologie quand elle ne se laisse pas tenter par la politique a le mérite d’être un retour à la nature et par là elle touche à la poésie. On parle en ce moment en France d’un groupe très limité en nombre semble-t-il et qui s’est donné un bien joli nom : “Nous voulons des coquelicots”. Ce groupe ou plutôt ces (petits) groupes lancent un appel pour l’interdiction des pesticides et ils ont eu l’idée de toucher à un point sensible pour beaucoup de gens : nombreux sont ceux qui ont vu avec consternation la disparition de certaines fleurs des champs, dont les coquelicots à la si belle couleur, images de grâce et de fragilité.

Tout le monde ne sait pas que c’est une plante très ancienne, venue sans doute avec le blé de Mésopotamie. En tout cas elle symbolise la beauté naturelle, toute simple, qui est un don de la nature et qui depuis l’usage des pesticides dans les champs s’est souvent réfugiée au bord des routes, comme toutes les plantes  rejetées parce que sans valeur. Et c’est ce que disait si bien la célèbre chanson de Mouloudji qui commence par ces mots :

Le myosotis, et puis la rose,

Ce sont des fleurs qui dis’nt quèqu’ chose !

Mais pour aimer les coqu’licots

Et n’aimer qu’ça... faut être idiot ! »

Et la suite des paroles consiste à expliquer d’où vient cet attachement passionné du chanteur pour la fleur qui comme on s’en doute est liée pour lui à un souvenir d’amour.

“Seulement voilà”, comme dit la chanson, qui se souvient encore de Mouloudji malgré quelques très grands succès comme celui-là et surtout malgré le fait que sa vie d’homme mériterait bien qu’on se souvienne de lui ? C’est une grande injustice qu’il soit tombé si vite dans l’oubli et il vaut la peine de rappeler pourquoi il ne devrait pas en être ainsi.

Mouloudji comme son nom l’indique est d’origine algérienne au moins par son père, qui était kabyle, alors que sa mère était bretonne, d’où son prénom français Marcel. On se doute qu’il s’agit d’origine modeste, père maçon, mère aide-ménagère, mais surtout enfance difficile du fait que la mère disparaît pour troubles mentaux importants, laissant deux garçons dont Marcel qui, né en 1922, a alors une dizaine d’années.

Il trouve un accueil dans des organisations ouvrières, proches du parti socialiste de l’époque, la SFIO, et soutenues à partir de 1936 par l’arrivée au pouvoir du Front populaire. Marcel Mouloudji n’est encore qu’un jeune garçon, mais très vite il joue des rôles au cinéma dans des films connus à l’époque, parce qu’il est devenu, par chance, un protégé de l’acteur connu Jean-Louis Barrault. Dans l‘histoire de sa vie et de sa carrière, le cinéma précède donc la chanson, qui le rendra célèbre à partir des années soixante et grâce à quelques très grands succès.

Mais ce qu’il y a de remarquable dans son histoire est qu’il a été amené à fréquenter les intellectuels et les artistes les plus connus de leur époque et au-delà, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, ou des gens qui comme Boris Vian ou Jacques Prévert vont lui fournir les paroles de ses chansons. D’ailleurs c’est Prévert qui dit  très joliment de lui : «“Quand j’ai rencontré Mouloudji, c’était un enfant, un petit garçon. Il n’avait pas ce qu’il est convenu d’appeler une jolie voix, mais une voix vraie, vivante, troublante, drôle et parfois déchirante, c’était la sienne, la voix des rues, la voix du cœur, il a grandi mais il chante pareil. De là son charme”. Les célèbres “coquelicots” sont l’exemple même de ces qualités,  on voit dans cette chanson comment les sentiments et l‘amour tiennent la première place mais toujours avec pudeur et discrétion, en évitant le mélodrame.

Pour mieux connaître Mouloudji, mort en 1994, on peut se reporter à ses Mémoires, dont le deuxième volume, qui s’appelle justement “Le coquelicot a été publié à titre posthume en 1997.

Et pour mieux connaître les coquelicots, quoi de mieux que les tableaux du grand peintre impressionniste Claude Monet, qui leur en a consacré plusieurs,  à partir de 1873. C’est d’ailleurs une sorte de démenti à ce que dit Mouloudji au début de sa chanson puisque le génial Monet n’a pas trouvé cette fleur trop humble pour lui consacrer quelques tableaux éblouissants de beauté. Mais Mouloudji voulait faire, contre le luxe, l’éloge de la simplicité, celle des filles qui n’ont que leur joli sourire à offrir et leur corps généreux : 

Et le lend’main, quand j’lai revue,
Elle dormait, à moitié nue,
Dans la lumière de l’été
Au beau milieu du champ de blé.

Il dit dans ses chansons son empathie pour une France populaire qui ne s’est pas encore laissée enfermer dans le carcan d’une frileuse bourgeoisie. En ce temps d’aujourd’hui où il ne fait pas bon venir d’ailleurs, faut-il rappeler que Mouloudji a aussi chanté son « Pote le Gitan qui a été un de ses grands succès :

Mon pot’ le gitan un jour est parti
Et Dieu seul sait où il ballade sa vie
Ce type là était un grand musicien
Ça j’en étais sûr, moi je l’sentais bien
Le tôlier m’a dit qu’on est venu l’chercher
Un grand music-hall voulait l’acheter
Mon pot’ le gitan il a refusé
Un haussement d’épaules et il s’est taillé?

C’est peut-être parce que cette France-là n’est plus qu’on a oublié Mouloudji. Quel dommage !