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03/05/2018 11h:43 CET | Actualisé 04/05/2018 15h:57 CET

Mouloud Mammeri, un "amusnaw" kabyle qui avait pour horizon le monde

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L’attitude lucide de Mouloud Mammeri sur les questions culturelles et identitaires, en plein tourbillon idéologique de l’Algérie post-indépendance, lui a valu de solides inimitiés. Celles des pontifes de la culture officielle sont bien connues. Le sont moins celles de certains défenseurs de la culture berbère, qui ne lui pardonnaient pas son obstination à négocier pour celle-ci ses chances de survie dans l’acceptation de l’autre, lequel, toutefois, devait comprendre que sa rédemption symbolique tenait au sauvetage de cette culture sur laquelle il étendait son ombre hégémonique.

Sans dénier à personne le droit de considérer Mouloud Mammeri comme un “chantre de la berbérité”, cette contribution* rappelle qu’une telle qualification est sévèrement réductrice. Ancrée dans sa Kabylie natale, son œuvre a pour horizon le monde comme l’atteste La mort absurde des Aztèques, mélancolique plaidoyer pour toutes les cultures menacées par la machine de la “modernité”.

En ce 27 février 1989, sur l’esplanade de l’université de Constantine, nous étions quelques dizaines à nous être rassemblés pour une minute de silence à la mémoire de Mouloud Mammeri, décédé la veille dans un accident de voiture.

Nous étions si peu et pourtant divisés: d’un côté, des étudiants et des enseignants de lettres, avec quelques syndicalistes de gauche, et, de l’autre, des “militants de la culture berbère” organisés au sein d’un collectif culturel du nom d’Iswi. Ce jour-là, moi, étudiant en première année au département de français, j’ai appris que l’illustre défunt s’appelait, pour les “berbéristes”, “Dda El Mouloud” et qu’ils lui témoignaient ce respect proche de l’adoration dû aux “anciens” dans la culture maghrébine traditionnelle.

J’ignorais alors presque tout de sa lutte pour la sauvegarde de la culture berbère. A leurs yeux, elle était tout ce qui le constituait en tant qu’intellectuel : ”écrivain de renommée mondiale” ou pas, il restait pour eux l’homme par qui le Printemps berbère était arrivé, l’auteur d’une grammaire berbère, Tajrumt n tmazight, et, pour les plus initiés, le sauveteur de Si Mohand Ou M’hand, qu’il avait sorti de l’oubli et introduit, par effraction, dans le Panthéon poétique national. 

Quelques années plus tard, un peu mieux renseignés sur Mouloud Mammeri mais point moins sectaires, nous nous moquions, nous autres étudiants de gauche, des “berbéristes” de l’université d’Alger que nous accusions de réduire un écrivain universaliste à un “chantre de la berbérité” et de lire son œuvre majeure, La Colline oubliée, comme une allégorie d’une Kabylie imaginaire, marginalisée et œuvrant néanmoins à perpétuer son particularisme millénaire.

Nous avions à leur encontre des arguments redoutables, puisés, pour ce qui me concerne, dans un séminaire de magistère donné par Mohamed Lakhdar Maougal et Aïcha Kassoul. Dans ce cours d’analyse textuelle, nous travaillions sur la “structure tragique” de La Colline oubliée, qui, apprenions-nous, le soustrait à la littérature “identitaire” et frappe de nullité les lectures ethnographiques qui en avaient été faites : celles d’une partie de la critique française qui l’avait accueilli comme un “roman kabyle” mais aussi celles des nationalistes algériens qui y avaient vu un hymne à la Kabylie, incongrument entonné alors que l’Algérie affûtait ses armes contre l’occupant français.

Comme eux, les “berbéristes”, nous pensions tout savoir mais nous ne savions pas qu’aucun intellectuel d’envergure ne s’appartint totalement - ni n’appartient jamais - à telle ou telle chapelle étroite. Nous n’acceptions pas l’idée que des générations de jeunes Kabyles préoccupés par le sort de leur culture menacée fussent en droit de voir en Mouloud Mammeri moins l’écrivain universaliste qu’un “amusnaw”, c’est-à-dire un “ancien” alliant la lucidité, la perspicacité et une sorte d’omniscience digne des prophètes visionnaires.

Eux admettaient mal que l’auteur de Tajrumt n tmazight et de Poèmes kabyles anciens ne fût pas, stricto sensu, un ”écrivain berbère”. Pour nous, La mort absurde des Aztèques était un essai sur la différence culturelle menacée, partout dans le monde, par la machine impitoyable de la modernité occidentale.

Pour eux - et bien que le mot “berbère” n’y figurât presque pas - il portait, par allusion, sur une situation d’oppression culturelle spécifique, la situation algérienne - ce que soulignerait la mention qui le clôture précisant qu’il a été achevé à Aït Yenni, en Grande-Kabylie.


Ancrage local, projection universelle

Ainsi chaque camp, sûr de “sa” vérité, avait-il “son” Mouloud Mammeri réduit pour ne pas dire sévèrement appauvri, tandis que pour les instances de la culture officielle, celui-ci se résumait à l’auteur de L’opium et le bâton, roman “nationaliste” porté à l’écran en 1971 par Ahmed Rachedi. C’est que ses autres œuvres romanesques - ne parlons pas de ses œuvres dramatiques, très peu connues - n’étaient pas conformes au droit canon de l’institution littéraire.

Ni dans La Colline oubliée ni dans Le sommeil du juste, le sentiment national n’est exalté comme le plus noble des sentiments politiques ; il y est abordé en ce qu’il peut avoir de balbutiant et de velléitaire dans des communautés colonisées, isolées les unes des autres et renfermées sur elles-mêmes par instinct de survie. Quant à La Traversée c’est un roman de la désillusion, des tristes “lendemains de fête” comme l’a décrit son auteur lui-même ; de ce point de vue, il ne pouvait lui faire gagner les faveurs des gardiens du temple.

Nous n’avons pas toujours été capables, les uns et les autres, de comprendre que ce qui définissait l’auteur de La mort absurde des Aztèques, c’était ce mariage subtile de l’ancrage local et de la projection universelle. Il faut dire, à notre décharge, que le contexte de l’époque ne nous y aidait pas beaucoup. Si l’on excepte ses trois premiers romans, les œuvres de Mouloud Mammeri étaient quasi introuvables et certaines, comme Poèmes kabyles anciens, avaient été interdites de vente en Algérie.

Et pour ne rien arranger, il était, lui, d’une discrétion médiatique à toute épreuve. Il ne se définissait pas comme un écrivain politique, ce qu’il était pourtant, indubitablement, et par humilité profonde, il se définissait encore moins comme un éveilleur de conscience universel, préoccupé par la mort qui guette tant de cultures autochtones, devenues minoritaires. 

Tout au long de son parcours, l’humilité de Mouloud Mammeri ne s’est pas moins démentie que son refus de se réduire au rang de porte-parole d’une “ethnie”, quand bien même la culture de cette “ethnie” serait-elle menacée.

Toutefois, si son humilité était une sorte de seconde nature, pour ainsi dire, le refus de tout repli sur soi était le fruit d’une réflexion profonde sur le monde contemporain: ” [...] Quand l’autre nié se crispe sur tout ce qu’il croit être lui, quand il se fige dans l’opposition stérile, quand il assume indistinctement le meilleur et le pire ou le plus étrange d’une nature qu’il s’invente à rebours, il travaille à son existence enchantée, c’est-à-dire coupée des réalités juteuses et denses. Par peur de disparaître il se condamne à l’hibernation. Il se rapetisse, se folklorise et s’ensauvage à souhait. (...) Exilé du présent, débouté de l’avenir, il recrée et mythifie un passé-ghetto qui, sous couleur de l’identifier, l’engeôle.”

Loin des “vagues” et des “remous”…

Cette attitude froidement lucide en plein tourbillon idéologique de l’Algérie post-indépendance a valu à Mouloud Mammeri de solides inimitiés. Celles des pontifes de la culture officielle sont connues. Le sont moins celles des “berbéristes” radicaux. Ils ne lui pardonnaient pas sa conception de l’engagement comme “une source vivante de réflexion”. Ils ne lui pardonnaient surtout pas de négocier pour la culture ancestrale de l’Afrique du Nord ses chances de survie dans l’acceptation de l’autre, lequel, toutefois, devait comprendre que sa rédemption symbolique tenait au sauvetage de cette culture sur laquelle il étendait son ombre hégémonique.

Décrivant la lutte pour la culture berbère avant la création, en 1966, de l’Académie berbère, Mohand Arab Bessaoud écrit : “Seul le berbérisants Mouloud Mammeri persista à frapper de l’aile contre la vitre close de l’arabisme enveloppant. Mais il le fit à sa manière, [...] sans faire de vagues ni même de remous.”

Ce jugement paradoxal, où se mêlent franche hostilité et admiration contenue, peut être lu en ce qu’il a d’objectif. Mouloud Mammeri n’a jamais choisi la confrontation avec l’Etat algérien et a opté, au contraire, pour une stratégie d’occupation de tout terrain qui puisse être utile à la sauvegarde de la culture berbère : c’est ainsi qu’il a accepté de diriger, de 1969 à 1980, le Centre de recherches anthropologiques, préhistoriques et ethnographiques, dont il a œuvré à réorienter le travail vers “les problèmes de culture et de langue du peuple”.

Si on ne lui connaît pas de discours enflammé contre le régime, on ne lui connaît pas non plus de compromission avec lui. Il n’avait pas le verbe haut de Kateb Yacine mais sa parole, toute modérée qu’elle fût, n’était pas moins taillée dans le roc de ses convictions. Le rédacteur en chef d’El Moudjahid, Kamel Belkacem l’a appris à ses dépens en 1980, lui qui avait poussé l’acharnement jusqu’à écrire : “Pour prétendre être le chantre d’une culture berbère, [il] n’a rien fait de tel comme contribution a son pays que rédiger un travail de “création intellectuelle” sur la culture aztèque.” Il ne s’était pas instruit de l’exemple de Mohamed Cherif Sahli, qui, en 1953, avait payé sa critique injurieuse de La Colline oubliée une réponse foudroyante de Mouloud Mammeri montrant qu’il n’avait jamais lu ce roman.

Ainsi s’il y avait besoin de mots pour décrire Mouloud Mammeri, ce seraient “discrétion” et “ténacité”. Cette discrète ténacité ne marquait pas uniquement son engagement politique ; on la retrouvait aussi ailleurs : y en a-t-il signe plus éloquent que le cercle parfait que son œuvre romanesque a accompli en 1982, avec La Traversée, un roman bruissant de puissants échos de La Colline oubliée, fustigé par des nationalistes bien intentionnés mais plus préoccupés par l’“unité des rangs” que par les problèmes de liberté de création ?

Par sa discrète ténacité, Mouloud Mammeri ressemblait à ce qu’il appelait “l’arbre de [son] climat”, l’olivier, qui fait face, sans rompre, “aux caprices d’un ciel qui passe en quelques jours des gelées d’un hiver furieux aux canicules sans tendresse”. Tel cet arbre sobre et généreux de sa montagne natale, l’“amusnaw” kabyle a traversé des décennies de dictature sans que soit ébranlée sa foi en l’avènement de la “Vérité”, synonyme - comme l’enseigne le maître de La Cité du soleil - de joie et de plénitude. 


(*) Cette contribution a été publiée initialement dans un ouvrage collectif intitulé Eternel Mammeri paru en Algérie, en 2017, aux Editions Tafat.