ALGÉRIE
13/01/2019 16h:28 CET | Actualisé 13/01/2019 17h:21 CET

Mouloud Hamrouche: De la pédagogie politique pour un pays orphelin d’un Etat

A trois mois de l’élection présidentielle, cette contribution de Mouloud Hamrouche sera immanquablement décryptée à l’aune d’une candidature éventuelle. Pourtant, le diagnostic est plus lourd et dépasse cette échéance: 57 ans après l’indépendance, les Algériens n’ont pas un Etat qui “cristallise” leur volonté et leur assure “défense, sécurité et dignité”.

Reuters

Intitulée de “l’Etat et de la gouvernance”, la contribution de Mouloud Hamrouche publiée dans le journal El Watan rappelle que la Proclamation de Novembre 1954 avait fixé comme objectif “la restauration de l’État national souverain comme finalité du combat libérateur et comme garantie de l’indépendance nationale”. 

Le texte évoque la disparition de l’Etat algérien du 16e siècle “dépourvu de leadership national, faiblement structuré, pauvrement armé et défendu… phagocyté puis détruit” qui a été cruellement ressentie. Cet État a été “quêté pendant toutes les nuits de la soumission”.

L’espoir d’un Etat cristallisant la volonté de “tous les Algériens” et leur assurant “défense, sécurité et dignité” a rendu possible la survie d’un peuple “ livré à la déchéance et promis à l’errance et l’extinction”. Ce traumatisme d’un peuple dépourvu d’État protecteur a structuré les actions du mouvement national, qui seront“ saisies avec force et détermination par l’esprit incubateur de l’OS (Organisation spéciale du PPA créée en février 1947).”

C’est le coeur même de la Déclaration de novembre qui proclame l’Etat algérien sur le modèle de l’État-nation européen et dont l’action y compris diplomatique et les structures politiques et militaires seront construites sur la base de cette finalité.

Mouloud Hamrouche fait ensuite un très long développement sur le modèle de l’Etat nation “westphalien” qui a finalement “libéré les peuples d’Europe de l’acte d’allégeance à des monarchies divines” et a “permis aux citoyens de faire acte de fidélité à la communauté nationale, à l’Etat national de leur pays, à sa Constitution et non plus à ses dirigeants ou gouvernants.”

Un cap dévié avec la crise de l’été 62

Les citoyens pouvaient se défaire “de leurs gouvernants par la voie des urnes ou de la contestation sans être inquiétés, accusés de trahison, d’intelligence avec l’ennemi ou de perdre leur citoyenneté, leurs droits et surtout leurs droits à la protection et à la sécurité Mieux encore, cette évolution heureuse a mis l’armée nationale hors obligation d’allégeance aux princes et aux monarques ni aux gouvernants. L’armée ne devait plus sa fidélité qu’au pays, à son devoir envers la nation et à sa mission de défense du pays et de ses intérêts, y compris à l’extérieur.”

Pour l’ancien chef du gouvernement, les “fondateurs” et toutes les structures et les actions de la révolution étaient clairement tendus vers le modèle contemporain de l’État-nation européen.  La crise de l’été 1962, qui remettra en cause des acquis de cette épopée et changera des priorités opérées durant la guerre, a été un tournant dramatique qui causera un retard préjudiciable pour le projet de l’État au profit d’un système de pouvoir plutôt que de gouvernance”.

Le long développement sur la notion d’Etat-nation en Europe et le rappel des faiblesses de l’Etat algérien du 16e siècle permettent un diagnostic implicite sur l’’état de Algérie de 2019 qui est l’aboutissement de la dérive de l’été 1962.  La mise en place d’un “système de pouvoir”  spécifique a empêché la réalisation de l’État projeté, celui qui protège “la liberté, l’indépendance et la souveraineté”.

Or, ce système de pouvoir opaque et dissimulateur a entravé l’émergence d’une élite politique nationale, il a ruiné l’esprit militant et encouragé le profil du politicien makhzénien. Avec le risque qu’il provoque  sur le long terme de la désagrégation, ce qui est l’opposé même de la finalité d’un Etat.

“Tout pouvoir de secte, d’ombre ou d’influence non identifiée qui échappe à tout contrôle est une menace traîtresse contre l’État et ces trois fondements. Car, dans de tels cas de figure, même le recours à l’armée risque d’être inopérant”, rappelle sombrement – et sobrement – Mouloud Hamrouche.

“L’État, à l’instar de l’armée, ne peut, du fait de sa nature et de la nature de ses missions, de son rôle et de sa finalité, structurer la société. Ce qui structure une société ce sont les partis, le débat et l’intérêt. Mais le débat ne peut à lui seul avoir de sens et de contenus dans une situation délétère et de légèreté, sans engagement et sans militantisme politique, économique, social et culturel.”

Le rappel de la chute

Et la chute de l’État du 16e est rappelée à bon escient : c’est l’absence d’une élite nationale impliquée et engagée qui est, en définitive, la cause de son effondrement.  L’Algérie d’aujourd’hui est-elle promise à ce destin ?  Mouloud Hamrouche, souligne à l’aune des expériences en Amérique latine, en Afrique et des guerres coloniales qu’une “armée nationale trop impliquée dans des conflits avec des civils ou des groupes armés perd de son agilité et de sa capacité opérationnelle. La nature de ces conflits et de ces confrontations ne procure pas de batailles décisives ni de victoire définitive.”

L’ancien chef du gouvernement appelle à tirer les leçons de “nos failles, nos erreurs, douleurs et malheurs d’hier, que nos errances post-libération et que nos violences et crises du pouvoir nous aident à tirer le maximum d’enseignements pour le parachèvement de la mise en place de l’État national.” Cela passe par “l’instauration d’une gouvernance fondée sur un exercice institutionnalisé des pouvoirs séparés, la garantie de l’existence des contre-pouvoirs, des contrôles et des voies de recours.”