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17/03/2018 12h:20 CET | Actualisé 17/03/2018 12h:20 CET

Mouloud Feraoun, l’instituteur du bled !

Dans ses romans, Mouloud Feraoun a su parler des siens à travers des textes qui restent une référence dans la littérature algérienne.

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Mouloud Feraoun a été assassiné par l'OAS un 15 mars 1962 

“Pauvres montagnards, pauvres étudiants, pauvres jeunes gens, vos ennemis de demain seront pires que ceux d’hier.” Mouloud Feraoun, Journal.

Le du 15 Mars 1962, un commando de l’OAS fit irruption au Château-Royal de Ben Aknoun où se tenait une réunion des inspecteurs des centres sociaux. Parmi les personnes présentes dans ce centre situé sur les hauteurs d’Alger, on peut citer l’écrivain Mouloud Feraoun, Ali Hamoutène, Salah Ould Aoudia, Etienne Basset, Robert Aymar et Max Marchand. Ils sont tous tués ce jour-là par l’OAS à quatre jours seulement de la signature des Accord d’ Evian et de la proclamation du cessez-le-feu.

L’écrivain Mouloud Feraoun laisse ainsi derrière lui une œuvre riche et diverses et quitte les siens sans voir vu son pays libéré des affres du colonialisme français. A travers ses textes, on découvre un pays, une culture et un patrimoine décrits avec sincérité et fidélité à la réalité vécue par une société colonisée. Né à Tizi Hibel en Kabylie en 1913, Mouloud Feraoun, « le fils du pauvre », a su gravir les échelons de la réussite malgré les embuches semées tout au long de son chemin.  

La veille de sa mort, Mouloud Feraoun décrit dans son journal un climat de terreur qui règne sur Alger. Il parle d’une ville où la mort rodait sans cesse:

 

"A Alger, c’est la terreur. Les gens circulent tout de même et ceux qui doivent gagner leur vie ou simplement faire leurs commissions sont obligés de sortir et sortent sans trop savoir s’ils vont revenir ou tomber dans la rue. […] Bien sûr, je ne veux pas mourir et je ne veux absolument pas que mes enfants meurent mais je ne prends aucune précaution particulière en dehors de celles qui, depuis une quinzaine, sont devenues des habitudes.".

 

Dans ses romans, Mouloud Feraoun a su parler des siens à travers des textes qui restent une référence dans la littérature algérienne. La description de la misère des villageois kabyles durant la colonisation constitue le fil conducteur de ses textes fictifs. Décrire les siens avec une certaine fidélité dans un contexte sociopolitique pareil est, en quelque sorte, une prise de position qui s’inscrit dans la dénonciation des inégalités du système colonial. Ainsi, l’auteur écrit dans le deuxième chapitre du roman Le fils du pauvre :

Le touriste qui ose pénétrer au cœur de la Kabylie admire par conviction ou par devoir des sites qu’il trouve merveilleux, […] Mille pardon à tous les touristes. C’est parce que vous passez en touristes que vous découvrez ces merveilles et cette poésie. Votre rêve se termine à votre retour chez vous et la banalité vous attend sur le seuil.

Nous, Kabyles, nous comprenons qu’on loue notre pays. Nous aimons même qu’on nous cache sa vulgarité sous des qualificatifs flatteurs. Cependant nous imaginons très bien l’impression insignifiante que laisse sur le visiteur le plus complaisant la vue de nos pauvres villages.”.

Une telle interpellation met l’accent sur la perception de l’exotisme par les uns (les touristes) là où d’autres perçoivent de la misère. Ce texte nous rappelle l’enquête réalisée par Albert Camus en 1939 intitulée ”Misère de Kabylie” où l’auteur de l’Etranger décrit un monde rongé par la misère et la pauvreté.

Mouloud Feraoun n’a pas seulement écrit des romans mais il a aussi contribué à la “continuité textuelle” du patrimoine culturel kabyle notamment par sa collecte et sa traduction des poèmes de Si Mohand qui constituent un substrat inestimable pour la littérature amazighe. Dans son livre Jour de Kabylie, Feraoun décrit la Kabylie profonde avec des analyses pertinentes portant sur le quotidien de sa société. Le rôle de la femme, la place de la fontaine du village, la djemâa, etc. sont évoqués par Feraoun avec la rigueur et l’objectivité d’un ethnologue. Il écrit à propos du partage des tâches entre les hommes et les femmes notamment en ce qui concerne la « fontaine » :

Les hommes ne vont pas à la fontaine. La règle le veut aussi. Une règle tacite qui se transmet de génération en génération. Une indiscutable question de décence, de respect humain, si on préfère. […] Il existe bien chez tout le monde un lieu où l’on n’aimerait voir personne : c’est tantôt la chambre à coucher, tantôt la cuisine ou la maison tout entière. Nous, nous avons la fontaine. Les femmes y sont à l’aise mieux qu’à la maison.”

Le journal est l’autre genre choisi par Mouloud Feraoun afin de noter son quotidien et ses perceptions sur l’actualité du pays entre 1955 et 1962. Il s’agit également d’un document important dans la connaissance de l’évolution des événements de la « guerre d’indépendance algérienne ». L’auteur a, dès le départ, compris l’importance de témoigner sur l’événement historique auquel il assistait. Il écrit dans son journal le 17 août 1961 :

« Et maintenant que c’est fait, que tout est là, consigné, bon ou mauvais, vrai ou faux, juste ou injuste, maintenant que nous entrevoyons la fin du cauchemar, faudra-t-il garder tout ceci pour moi, oublier, regarder en avant, regarder nos futurs bâtisseurs, prêcher l’oubli, l’espoir, la fraternité, tout le reste ? Il y aurait là un beau programme pour les moralisateurs à venir. Hélas ! je n’en suis pas un et ma foi en l’homme est suffisamment ébranlée pour que je sois capable désormais d’hypocrisie ou victime de naïveté.

Simplement ceci : après ce qui s’est écrit sur la guerre d’Algérie, bon ou mauvais, vrai ou faux, juste ou injuste, il convient qu’à cela s’ajoute mon journal. Comme une pièce supplémentaire à un dossier déjà si lourd. Rien de plus. Et cette pièce, le moment est venu de l’y ajouter. Le moment ou jamais.”     

Ainsi, on voit que Mouloud Feraoun a su parler de la réalité algérienne (kabyle) en passant d’un genre à un autre, ce qui permet au lecteur d’avoir plusieurs perceptions à la fois. Le lecteur peut facilement tisser le lien qui relie l’autobiographie, la fiction et le journal dans l’œuvre de Mouloud Feraoun, ce qui permet d’avoir une vision diversifiée de la réalité algérienne sous la colonisation française.  

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