LES BLOGS
28/05/2018 16h:17 CET | Actualisé 28/05/2018 16h:17 CET

"Mouch bessif" ou la manifestation pour proclamer haut et fort le droit de ne pas jeûner

Aujourd’hui, en 2018, en Tunisie, l’hypocrisie sociale et le nationalisme religieux sont encore monnaie courante

FETHI BELAID via Getty Images

S’est écoulée aujourd’hui une dizaine de jours après le début de Ramadan, et le débat, pour la liberté de ne pas jeûner, est toujours d’actualité.

Rappelons que l’Association des libres penseurs de la Tunisie avait lancé, le 17 mai dernier, un événement intitulé “Mouch bessif” sous forme de manifestation/sit-in qui aurait lieu devant le Ministère du Tourisme et de l’Artisanat au centre-ville de Tunis, pour justement proclamer haut et fort la liberté de ne pas jeûner pendant Ramadan, pour défendre les libertés individuelles et pour finalement proclamer l’annulation de la note circulaire de 1981 qui préconise, entre autres, la fermeture des cafés et restaurants au cours de la journée durant le mois de Ramadan.

Les hashtags #MouchBessif et #Fater sont, en effet, les slogans principaux de ces manifestants, de ces nombreux Tunisiens, qui appellent au respect des libertés individuelles, au respect des non-jeûneurs et à leur droit de boire et de manger au cours de la journée.

Il est à noter, que ces mêmes manifestants, appellent, à travers leur sit-in, au respect de l’Article 6 de la constitution tunisienne de 2014 qui énonce que “L’État protège la religion, garantit la liberté de croyance, de conscience et de l’exercice des cultes”.

Cependant, aujourd’hui, en 2018, en Tunisie, et malgré cet article de la constitution, les non-jeûneurs sont encore agressés verbalement et physiquement, insultés et déshonorés pour justement avoir osé manger en public durant Ramadan. Aujourd’hui, en 2018, en Tunisie, les libertés individuelles constitutionnelles telles que la liberté de culte et la liberté de croyances et des convictions, sont bafouées, jetées à la poubelle, au nom du, et je cite, “respect de la majorité”.

Parce que oui, aujourd’hui, en 2018, en Tunisie, le ministre de l’Intérieur est fort convaincu que “la minorité qui n’est pas convaincue par l’obligation du jeûne” doit respecter la “majorité des 98% ou 99%” de citoyens tunisiens qui, eux, font le jeûne.

Oui, oui, vous avez bien lu, la minorité se doit maintenant de respecter la majorité. On aura tout vu, ou presque.

Monsieur le Ministre n’est-il pas au courant qu’à New York, par exemple, le président du Conseil Municipal de la ville, Corey Johnson, a souhaité, dans une déclaration, un bon ramadan à tous les musulmans de la ville, peu nombreux, et à tous les musulmans à travers le monde. 

Pareillement, Justin Trudeau, Premier ministre du Canada, a, lui aussi, fait part de ses meilleurs vœux aux musulmans du Canada et à travers le monde, à l’occasion du mois de Ramadan.

Êtes-vous toujours convaincu, monsieur le Ministre, que la minorité se doit de respecter la majorité?

Monsieur le Ministre de l’Intérieur n’est, malheureusement, pas le seul à croire à cette “idéologie”. Nombreux citoyens et citoyennes, qui s’affirment être de “bons musulmans” et de “bons pratiquants”, insultent haut et fort, et au vu et au su de tout le monde, ceux qui ne jeûnent pas.

Je n’ai vu, ces derniers jours, en ce début du mois de Ramadan, que de la haine et du mépris envers les non-jeûneurs. Le mois saint qu’est Ramadan n’est-il pas censé être un mois d’amour, de respect, et d’humanité? Ramadan n’est-il pas censé être un mois de compassion, de générosité, de partage et de pardon? Alors pourquoi tant de haine, vous qui appelez au respect? Comment voulez-vous que l’on vous respecte alors que vous n’appelez qu’à la haine et au mépris? Ne savez-vous pas que vos comportements s’opposent aux valeurs de Ramadan?

Et puis, éclairez-moi, comment est-ce qu’une personne, qui choisit de ne pas jeûner, vous manque-t-elle de respect? Vous a-t-elle, d’une façon ou d’une autre, obligé de la suivre, et de ne pas jeûner? Vous a-t-elle obligé de boire et de manger en plein jour? Vous a-t-elle peut-être offensé? Ou pensez-vous que ce soit de la “provocation”? Parce que oui, aujourd’hui, proclamer un droit, est devenu de la provocation. 

Aujourd’hui, je suis sidérée en voyant, en dessous des photos de la manif’ “Mouch bessif” qui s’est tenue hier, des commentaires haineux, des appels à la violence et de l’agressivité de ces mêmes personnes qui se disent être de “bons” musulmans. De quelle tolérance et de quel respect parlez-vous donc?!

Aujourd’hui, en 2018, en Tunisie, l’hypocrisie sociale et le nationalisme religieux sont encore monnaie courante et ce, malgré le même article de la constitution qui affirme que “l’État s’engage à diffuser les valeurs de modération et de tolérance […] Il s’engage également à prohiber et à empêcher les accusations d’apostasie, ainsi que l’incitation à la haine et à la violence et à les juguler”.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Twitter.

Retrouvez le HuffPost Tunisie sur notre page Instagram.