MAROC
04/06/2019 16h:14 CET | Actualisé 07/06/2019 13h:28 CET

Montréal est-elle "the place to be" pour les étudiants marocains? (REPORTAGE)

En plein boom économique, la métropole québécoise lance une vaste opération séduction auprès des étudiants étrangers, notamment ceux originaires du Maroc.

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Vue sur Montréal depuis le Mont Royal.

SOCIÉTÉ - Un mardi soir dans le quartier branché du Plateau, à Montréal. Badr, la trentaine, skate sous le bras, nous retrouve dans un de ces cafés vegan qui poussent comme des champignons depuis quelques années dans la métropole québécoise. Originaire de Marrakech, il est arrivé en 2010 au Canada pour des études d’audiovisuel. Aujourd’hui, il peut dire qu’il a réussi son “american dream”. “J’ai choisi Montréal parce que c’est une ville francophone, sur le continent américain”, nous raconte-t-il devant son café crème. “L’intégration s’est faite facilement. Montréal est une ville où il fait bon vivre, il y a beaucoup d’étudiants, la vibe est cool. En tant qu’étranger, tu te sens rapidement chez toi”.

Producteur et réalisateur, il est aussi musicien. Dans son appartement qu’il partage avec son colocataire et associé Hicham, lui aussi Marocain, s’entassent des guitares et du matériel de montage. “J’ai eu au Canada des opportunités que je n’aurais pas pu avoir au Maroc”, souligne-t-il, même s’il compte un jour rentrer au pays. “J’ai envie de faire partie de ceux qui ont changé quelque chose au Maroc au niveau culturel. Et au cas où ça ne se passe pas comme prévu, j’ai le joker: mon passeport canadien”.

Une ville “franglophone”

Comme lui, de nombreux jeunes Marocains choisissent de traverser l’Atlantique pour étudier au Québec, seule province du Canada où le français est la langue officielle. Un critère de poids lorsqu’il s’agit de choisir une ville où immigrer pour poursuivre sa formation sans être confronté à la barrière de la langue. Derrière les Français qui constituent 40% des 35.000 étudiants internationaux installés à Montréal, les Maghrébins font partie des principales cohortes d’étudiants étrangers à débarquer chaque année sur le sol montréalais.

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L'Hôtel de Ville de Montréal.

Cette année, ils sont un peu plus de 750 étudiants marocains inscrits dans les Cégeps (Collèges d’enseignement général et professionnel) et universités du Grand Montréal, sur plus de 37.000 immigrants nés au Maroc que compte l’agglomération. De manière générale, le nombre d’étudiants étrangers a connu une augmentation de 21% entre 2015 et 2018. Une aubaine pour cette ville cosmopolite qui connaît actuellement un ralentissement de sa croissance démographique et une hausse de la demande de main d’oeuvre, notamment francophone.

Pour Hubert Bolduc, PDG de Montréal International, un organisme chargé de faire la promotion de la ville auprès des investisseurs, travailleurs et étudiants étrangers, les étudiants maghrébins connaissent “peu ou pas” Montréal. La métropole nord-américaine est pourtant classée parmi les meilleures villes étudiantes au monde et la première des Amériques. “Pour la communauté maghrébine, Montréal est un choix intéressant parce qu’il y a non seulement une offre éducative de qualité, mais aussi une qualité de vie et un environnement qui se passe en français. Un étudiant maghrébin qui voudrait parfaire son anglais pourra également le faire ici”, explique-t-il au HuffPost Maroc. Montréal compte en effet plusieurs établissements universitaires reconnus à l’étranger, qu’ils soient francophones comme l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) et l’Université de Montréal (UdeM), ou anglophones comme les universités McGill et Concordia.

“L’objectif est de les convaincre que Montréal est une destination pour faire leurs études, qu’elles soient collégiales, universitaires ou post-universitaires”, souligne M. Bolduc. Et, à terme, essayer de les faire rester sur le sol québécois pour répondre aux besoins du marché. Pour cela, l’organisme mène régulièrement, en Afrique du Nord, des missions d’attraction d’étudiants.

Un système éducatif professionnalisant (mais coûteux)

C’est d’ailleurs lors d’un salon étudiant organisé à Casablanca que Ali, 23 ans, a rencontré des responsables d’universités canadiennes qui lui ont donné envie de partir étudier là-bas. Grâce à une bourse accordée par un organisme émirati qui lui finance la totalité de ses études, il a pu intégrer la prestigieuse Ecole Polytechnique de Montréal - “Poly” pour les intimes - où il est actuellement en maîtrise en génie énergétique après avoir accompli cinq ans d’études à l’École nationale supérieure des mines de Rabat. “J’ai toujours eu envie de partir étudier à l’étranger. Je cherche d’abord à m’intégrer ici professionnellement pour retourner ensuite au Maroc afin d’apporter une valeur ajoutée à mon pays”, nous explique-t-il lors d’une rencontre au sein de l’université installée sur les contreforts du Mont Royal, montagne qui domine la ville.

ANAÏS LEFÉBURE/HUFFPOST MAROC
Un bâtiment de l'Ecole Polytechnique de Montréal, sur le Mont Royal.

En plus de l’avantage linguistique, les étudiants marocains sont unanimes: la manière d’étudier à Montréal est l’un des points forts de leur vie étudiante. Tous soulignent la flexibilité que le système éducatif québécois leur offre, avec souvent peu d’heures de cours et la possibilité de trouver un job étudiant jusqu’à 20h par semaine et en full time l’été pour financer leurs études. Autres avantages: la responsabilisation des étudiants et l’autonomie dans l’apprentissage, la proximité avec les professeurs (le tutoiement est de rigueur), des relations avec la hiérarchie plus horizontales que verticales, et l’accent mis sur la pratique et l’étude de cas concrets plutôt que sur la théorie et les cours magistraux. Le bilinguisme est également un des principaux atouts de la vie estudiantine: les Montréalais passent easily du français à l’anglais.

Quelques bémols cependant: en plus de la lenteur des délais de traitement des demandes de permis d’études (il faut compter un minimum de 15 semaines pour les Marocains contre 2 semaines pour les Français), et de la complexité des procédures administratives pour obtenir un visa, le coût parfois prohibitif des études, jusqu’à 20.000 dollars par an pour les étudiants étrangers pour certaines formations, peut en refroidir plus d’un. Une somme un peu moins astronomique que ce que les étudiants paient pour étudier aux États-Unis, mais qui reste un frein non négligeable. Soufiane, 28 ans, étudiant en comptabilité à l’UQÀM, a dû vendre tout ce qu’il possédait au Maroc et compter sur l’aide de ses parents pour pouvoir quitter Oujda à la fin de ses études et s’installer au Canada. Pour vivre, il enchaîne aussi les petits boulots.

D’autres s’en sortent grâce aux bourses proposées par certaines universités ou aux réductions offertes aux doctorants, qui paient généralement autant que les Canadiens. Omar, 24 ans, étudiant en droit à l’UdeM, a pour sa part eu de la chance. Fan de football, il a réussi à intégrer l’équipe officielle de soccer de l’université qui lui a accordé une bourse pour financer ses études. En contrepartie, il doit jongler entre ses heures de cours et les 20 à 30h d’entraînement intensif tout au long de la semaine. Ce travail acharné devrait lui permettre de devenir avocat dans le domaine sportif. Un rêve qu’il voudrait d’abord réaliser au Canada avant de rentrer, “un jour peut-être”, au Maroc.

Des opportunités dans certains domaines

Pour les universités, accueillir des étudiants étrangers, qu’ils viennent à Montréal seulement pour le temps de leurs études ou qu’ils comptent s’y s’installer définitivement, est aussi une manière de promouvoir la culture et l’enseignement québécois à l’international. “Nous ne sommes pas nécessairement dans une dynamique d’attirer les étudiants étrangers pour les garder obligatoirement ici après leurs études. Il faut aussi qu’ils contribuent à la croissance de leur pays. Mais si leur expérience au Canada a été une réussite, ils peuvent être nos ‘ambassadeurs’ à étranger”, nous confie Céline Séguin, directrice du cabinet de la rectrice de l’UQÀM. “Notre but, c’est de créer des réseaux de mobilité étudiante”.

Si certains étudiants souhaitent un jour rentrer au Maroc, le retour au pays s’inscrit plutôt dans un projet à long terme. À court ou moyen terme, la plupart des étudiants que nous avons rencontrés souhaitent avoir au moins une première expérience professionnelle au Canada, qu’ils estiment être un “plus” sur leur CV. Il faut dire que les opportunités d’emplois ne manquent pas à Montréal, ville où le taux de chômage oscille entre 5 et 6% (contre environ 9% à Paris par exemple), où la natalité baisse et la population vieillit. Des secteurs comme l’ingénierie, l’informatique, les nouvelles technologies de l’information et de la communication, l’enseignement, le commerce, mais aussi le gaming, les effets spéciaux ou encore l’intelligence artificielle recrutent parfois à tour de bras.

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Vue aérienne de Montréal.

Former les étudiants aux métiers de demain est d’ailleurs un des leitmotiv des responsables universitaires. La ville est en effet devenue, ces dernières années, un hub international en matière de haute technologie et veut se positionner comme plaque tournante en intelligence artificielle (IA).

Salem, 25 ans, originaire de Fès, a ainsi eu la chance d’être retenu par l’Institut québécois d’intelligence artificielle, le MILA, qui lui a accordé une bourse pour faire un doctorat en IA. Sous la houlette de Yoshua Bengio, ponte de l’IA et directeur scientifique de l’institut, le jeune chercheur travaille depuis un an et demi dans les bureaux flambants neufs du centre, au coeur du quartier de la Petite Italie, aux côtés de 500 autres personnes. Un concentré de cerveaux qui planchent tous sur les technologies du futur, dans des domaines aussi divers que l’éducation, la santé ou le changement climatique. “Je pense que l’intelligence artificielle permettra d’ouvrir beaucoup d’opportunités dans des pays en développement. Au Maroc par exemple, on doit investir pour développer des outils intelligents afin d’améliorer le système éducatif, comme cela se fait déjà dans plusieurs pays”, estime Salem.

Ma petite entreprise...

L’entrepreneuriat a également le vent en poupe dans la ville québécoise. Adnan Chaabi, 24 ans, diplômé de Poly Montréal et féru d’algorithmes, a pu développer pendant ses études avec ses deux frères l’application Spotfields. Celle-ci permet aux fans de soccer de trouver facilement des partenaires de jeu, un terrain libre à proximité de chez eux et un arbitre pour organiser des matchs. “L’entrepreneuriat, notamment dans le domaine technologique, est très encouragé à Montréal. Il y a de nombreux incubateurs de start-up. Si tu travailles fort, les portes s’ouvrent à toi”, nous confie le jeune originaire de Rabat dans un café/espace de coworking du downtown de Montréal, comme on en trouve plusieurs dans la ville. “J’ai monté mon premier projet entrepreneurial à 19 ans, et je n’ai jamais ressenti aucun jugement par rapport à mon âge. J’ai aussi eu la chance d’avoir pour mentor un grand entrepreneur canadien, Robert Dutton, qui trouvait le temps de m’accorder une heure par semaine pour m’aider”.

Les talents marocains à Montréal ne manquent pas. C’est d’ailleurs pour rassembler les jeunes étudiants, professionnels et entrepreneurs marocains que Mohamed Charradi, 34 ans, a créé il y a un an avec deux compatriotes la Jeune chambre marocaine de commerce du Québec (JCMQ), qui compte plus d’une centaine de membres âgés entre 16 et 40 ans. “Collectivement, il fallait qu’on réunisse les talents, en préparant les étudiants marocains au marché du travail, notamment avec des programmes de mentorat”, nous explique-t-il dans un des salons du centre culturel marocain Dar Al Maghrib de Montréal, qui lui prête régulièrement ses locaux pour organiser divers événements. “Il s’agit d’aider les jeunes à dynamiser leur carrière, les sensibiliser à l’entrepreneuriat, mais aussi développer des partenariats avec des acteurs clés du système entrepreneurial montréalais pour que la communauté marocaine rayonne au sein de l’écosystème québécois”.

“Tu veux aimer l’hiver? Fais des activités d’hiver!”

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Des patineurs dans le Vieux Port de Montréal.

L’intégration dans le système québécois repose cependant avant tout sur une bonne intégration dans la vie montréalaise. Festivals de musique, nombreux bars et cafés, spectacles, installations artistiques contemporaines dans la ville... Le dynamisme de la scène culturelle et du divertissement à Montréal n’est plus à démontrer. Mais vivre à Montréal comporte quelques ombres au tableau comme... l’hiver. À la question: “quel est le point noir de la vie montréalaise?”, tous les Marocains rencontrés sur place sont du même avis: le froid.

C’est même l’une des raisons qui poussent certains à envisager le retour au Maroc. “Le soleil, les paysages, l’océan... Si je rentre, c’est parce qu’il n’y a pas plus beau que le Maroc!”, confie Badr. D’autres avouent traverser chaque hiver une petite période de déprime. Certains trouvent pourtant des solutions: “Tu veux aimer l’hiver? Fais des activités d’hiver!”, tranche Mohamed. Ski, snowboard, raquettes, patin à glace... Les universités québécoises sont ainsi nombreuses à proposer à leurs étudiants, notamment étrangers, des sports de neige qui leur permettent de passer plus facilement l’hiver. Jusqu’à s’y habituer définitivement?