MAROC
16/07/2019 11h:43 CET | Actualisé 16/07/2019 11h:58 CET

Monia Rizkallah, franc archet

La violoniste franco-marocaine, aujourd’hui chef d’attaque de l’Opéra de Berlin, est la tête d’affiche du programme El Akademia Masterclass. Pour le HuffPost Maroc, elle revient sur son parcours et ses motivations.

PORTRAIT - Devant l’Institut de la musique de Fès, en cette après-midi de juillet, on entend déjà les notes de ce qui sera, dans quelques jours, la version finale de la pièce “Des racines et des ailes”. Une mélodie qui recouvre presque entièrement l’appel à la prière de la mosquée Jamai, résonnant à quelques rues de là.

À l’intérieur, on se presse, on se bouscule. Jusqu’à la dernière seconde, on accorde les violons, on lustre le laiton des trompettes, et on se presse pour être prêt à l’arrivée de la chef d’orchestre. D’elle, que dire ? Elle a le violon et la musique chevillés au corps. Monia Rizkallah est de ces gens qui, le temps d’une vie, se dédient à la musique, sans laquelle pour eux tout ne serait qu’erreur, fatigue et exil.

Premières notes

Née à Bordeaux de parents franco-marocains, celle qui est aujourd’hui chef d’attaque de l’Opéra de Berlin et garde le mystère sur son âge a connu très jeune ses premiers amours avec la musique. Aux côtés de son père, qu’elle décrit elle-même comme un grand mélomane, elle découvre à l’âge de sept ans le monde de la musique classique. “De mes yeux de petite fille, j’ai très vite remarqué le premier violon”, se souvient-elle, assise à un pupitre. “Il se levait toujours pour accorder l’orchestre, et c’était aussi lui qui recevait des fleurs à la fin du concert. Tout le monde avait les yeux rivés sur lui”.

“Mais à l’époque, vouloir faire de la musique, c’était faire saltimbanque, ça manquait de sérieux” se rappelle Monia avec un sourire en coin. Pourtant, elle y croit. Plus encore, elle en rêve. Monia se lance alors dans ce qui sera l’aventure de toute une vie. Aux côtés de Madame Vallée, la jeune fille apprend à manier l’archet, jusqu’à ses onze ans et son départ pour Casablanca. Elle passe alors deux ans dans le tumulte de la ville blanche, loin du violon et de l’école de musique. À son retour en France, c’est le déclic: “Je voyais mes camarades, que j’avais laissés deux ans plus tôt, jouer avec une aisance nouvelle. Ils m’avaient dépassée, et c’est à ce moment-là que j’ai compris que je devais mettre les bouchées doubles”.

Des efforts qui se révèleront payants: Monia Rizkallah finit par intégrer le conservatoire de Bordeaux, puis celui de Paris, où elle glane l’une des trois seules places auxquelles prétendent plus de 300 candidats. Elle passe ensuite un an à l’académie Mozart de Varsovie en Pologne, avant d’intégrer finalement le conservatoire de Berlin, en Allemagne.

Des années plus tard, le rêve de gosse est accompli: l’apprentie musicienne est devenue virtuose. Son rapport à la musique, Monia le dit “physique”: “La musique c’est mon oxygène, mon art de vivre. C’est quelque chose qui m’apporte du réconfort au quotidien, quelque chose qui est là, comme mon enfant, comme ma famille: ça fait partie de moi.”

Elle raconte aussi son émotion lorsque ses yeux se posent encore parfois sur le violon que Madame Vallée lui avait offert, des années plus tôt. “Mon père était chauffeur mécanicien et analphabète. Nous n’avions pas les moyens d’acheter un tel instrument. Quand je repense parfois à cette époque, je me rends compte du chemin parcouru. Et ce chemin, je le dois à Madame Vallée, mais aussi à mon père, qui m’a toujours suivie et soutenue jusqu’à sa mort, il y a trois ans.”

“La jeunesse marocaine a besoin de signaux”

En parallèle de sa carrière de musicienne, Monia Rizkallah est aussi formatrice. Depuis trois ans, elle anime El Akademia Masterclass, un programme éducatif et culturel, créé pour répondre au problème d’apprentissage de la musique au Maroc. “Il faut savoir que contrairement à ce qu’on peut retrouver en Europe, ici il n’y a pas de ‘cycles de perfectionnement’. Il y a deux orchestres nationaux, et des conservatoires pour la formation académique. Entre les deux, il n’y a pas de structure qui permette d’améliorer ce qu’on apprend au conservatoire pour pouvoir espérer un jour intégrer l’orchestre professionnel. L’idée avec El Akademia, c’est de faire le pont entre ces deux institutions”, explique-t-elle.

Et depuis trois ans, la formule séduit. Des quatre coins du Maroc, Monia est témoin de l’engouement de la jeunesse marocaine, portée par l’amour de la musique et la volonté de hisser cet art à un autre niveau dans leur pays. 

Cette année, ils sont 70 jeunes musiciens à avoir été sélectionnés dans leurs conservatoires pour participer à l’élaboration de la pièce musicale “Des racines et des ailes”, qui mêle à la fois musique classique et mélodies arabes. “On sent que ces jeunes sont très touchés par la musique. Et l’exercice est particulièrement intéressant, du fait que la musique arabe soit beaucoup basée sur l’improvisation. À l’inverse, dans la musique classique, tout est très codifié, on ne peut pas faire ce qu’on veut, et cette structure les oblige à travailler différemment, avec plus de rigueur et de précision”.

D’après Monia, “la jeunesse marocaine a besoin de signaux”. Elle déplore ce manque de confiance du pays en sa jeunesse, “à qui on dit trop souvent ce qu’ils doivent penser et ce qu’ils doivent faire”. Par ce projet, la violoniste espère d’abord faire comprendre la musique à ces jeunes, avant de l’analyser et de la jouer.

“Mon but, c’est d’ouvrir cette porte, pour que d’autres Marocains continuent de découvrir le monde de la musique. Le plus inspirant, c’est de composer et dédier des pièces à cette jeunesse marocaine: avec la force de la musique, ils pourront soulever des montagnes.”