MAROC
05/05/2018 20h:53 CET | Actualisé 05/05/2018 21h:10 CET

Mondial 2026: "Quelle que soit l'issue du scrutin, c'est déjà une victoire pour le Maroc" (ENTRETIEN)

"Le rapport de force s’est inversé ces derniers mois".

Nicolò Campo via Getty Images

COUPE DU MONDE 2026 - Coup de théâtre hier. Après avoir d’abord exprimé son soutien au Maroc mi-avril pour l’organisation de la Coupe du Monde 2026, l’Afrique du sud a retiré hier son soutien à la candidature du royaume. L’annonce intervient quelques jours après le tweet polémique de Donald Trump, dans lequel le président américain menaçait de représailles ses alliés qui donneraient leur préférence au dossier marocain face à la candidature nord-américaine. Doit-on pour autant y voir un effet Trump? “C’est effectivement possible”, explique au HuffPost Maroc Jean-Baptiste Guégan, spécialiste en géopolitique et auteur du livre “Géopolitique du sport”, paru aux édition Bréal.

“Les intérêts sud-africains pèsent plus que l’unité du continent derrière un État comme le Maroc, n’ayant ni grandes relations, ni histoire réelle avec l’Afrique du Sud. Et la guerre commerciale sur les matières premières que veut mener Trump n’y est pas étrangère”, poursuit le spécialiste. “Il n’y a pas d’autres raisons pour une telle volte-face. C’est un mauvais signe pour l’Afrique et le Maroc, et le signal de la fin de la recrée. On verra vite si d’autres États se désengagent. Vu le niveau de puissance de l’Afrique du Sud, c’est problématique”. La semaine avait pourtant si bien commencé pour le Maroc, en qui une partie de la presse nationale comme étrangère affirmait que le pays était en passe de réussir à barrer la route à la candidature nord américaine, dans un combat qui semblait joué d’avance.

À quelques semaines de l’annonce par la FIFA du nom du pays organisateur de la Coupe du Monde 2026, nous avons interrogé Jean-Baptiste Guégan sur cette levée de boucliers des Etats-Unis, l’état de la candidature du Maroc ou encore la partialité décriée de la FIFA. 

HuffPost Maroc: Quel est l’état actuel de la candidature du Maroc?

Jean-Baptiste Guégan: Le rapport de force s’est inversé ces derniers mois. Le Maroc a obtenu le soutien de l’Algérie alors que ce n’était pas gagné. La confédération africaine a appelé à voter pour le Maroc. Le royaume pourrait également prétendre à un soutien d’une partie de l’Europe, ce qui ferait au moins plus de 70 voix alors qu’il faut au moins 104 votes pour être élu. Aujourd’hui, le Maroc en a environ la moitié ce qui explique une grande opération de mobilisation de la part des Américains, et plus encore,explique le tweet de Donald Trump.

En clair, ce que la FIFA voulait faire était de sécuriser la candidature américaine et d'invalider la marocaine.

Cela traduit le fait que la candidature marocaine, qui était d’abord vouée à l’échec, est aujourd’hui menaçante, ce qui explique la réaction des États-Unis mais aussi de la FIFA qui, 24 heures avant le dépôt du dossier marocain, a changé la procédure d’évaluation des candidatures et a mis en place une Task Force pas du tout prévue dans les textes pour évaluer la recevabilité du dossier marocain et américain. En clair, ce que la FIFA voulait faire était de sécuriser la candidature américaine et d’invalider la marocaine. Devant la levée de boucliers, elle ne le fera pas. Les grandes institutions du football mondial ont intérêt à ce que le mondial ait lieu aux Etats-Unis et aujourd’hui, le Maroc les gêne. 

ANDERS KJAERBYE via Getty Images
Le 3 mai dernier, Fouzi Lekjaa, président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF) et d'autres représentants du Morocco présentent à Copenhague, au Danemark, la candidature marocaine à l'organisation de la Coupe du monde 2026.

De nombreux observateurs pointent l’image désastreuse et la mauvaise réputation internationale de Donald Trump...

La candidature nord-américaine est une candidature unifiée mais 70% des matchs auront lieu aux Etats-Unis. La grosse difficulté est que Donald Trump est au pouvoir, c’est pour cela que jusqu’à récemment, il n’a jamais été mêlé au dossier de candidature car cela aurait été un élément répulsif.

Comment expliquer la mobilisation soudaine de Trump?

La mobilisation de Trump est liée à l’importance donnée au football, c’est-à-dire que pour être la première puissance globale, il leur faut être les premiers ou les principaux organisateurs des principales manifestations sportives.  

La défaite en 2010 contre le Qatar n'a toujours pas été digérée par les Etats-Unis.

La Coupe du Monde est la première manifestation sportive mondiale après les Jeux Olympiques: ils doivent donc l’organiser pour se mesurer à la Chine et montrer à quel point ils sont incontournables.

L’autre raison est la défaite en 2010 contre le Qatar, qui n’a toujours pas été digérée par les États-Unis. Ils veulent montrer que l’on ne plaisante pas avec leurs intérêts. C’est la géopolitique du sport appliquée au football, une manière supplémentaire de montrer la puissance d’un État.

La FIFA s’est toujours targuée d’être apolitique, mais le choix du Qatar a bouleversé les équilibres, cela a montré que les États-Unis pouvaient perdre. Cela a aussi mené à une procédure judiciaire extra-territoriale qui a menacé directement la FIFA, Sepp Blater en a perdu son poste. Ce que l’on voit est donc une grosse pression américaine autour de la FIFA pour qu’elle accorde l’organisation de la Coupe du Monde aux Etats-Unis. 

La FIFA est-elle impartiale dans cette candidature?

La FIFA joue clairement sa crédibilité sur la question. Avec l’élection de Gianni Infantino, ce dernier était sensé représenter la nouvelle FIFA, sauf qu’on a très vite vu qu’il y avait une différence entre les paroles et les actes. Si la FIFA joue sa crédibilité, et celle-ci a intérêt à être incontestable, son positionnement actuel est très contestable et inégalitaire pour le Maroc. Si la procédure n’est pas juste, elle va perdre le peu de crédit qui lui reste et cela sera préjudiciable pour tout le monde, que ce soit les fans de foot ou ceux qui voudront organiser des coupes prochainement.

La Fédération internationale a bien compris la pression américaine et qu’elle avait intérêt à voir les Etats-Unis gagner, la candidature marocaine n’aurait jamais dû être une menace, pour une raison simple quand on voit la différenciation en terme de richesse: on est à 1 contre 200 en terme de PIB. Avec cette candidature, le Maroc fait face à des économies qui sont dans les 30 premières du monde.

Le Maroc joue une autre carte: se servir de cette candidature pour accueillir d’autres événements et montrer qu’il est crédible. Et pour cela, c’est réussi.

Quelles sont les chances du Maroc d’organiser cette Coupe du monde?

En y allant, même si le Maroc cherchait autre chose, il est en capacité de jouer le jeu. Mais s’il n’a jamais eu autant de chance de l’emporter, si on est objectif, cela parait quand même compromis. Cela va se jouer entre les votes de l’Asie et de l’Europe. Il faudrait que l’Europe se mobilise derrière la candidature marocaine, mais il va y avoir une grande pression des États-Unis.

Le Maroc joue une autre carte: se servir de cette candidature pour accueillir d’autres événements et montrer qu’il est crédible. Et pour cela, c’est réussi.

Pour la première fois depuis qu’il candidate, le Maroc est en situation de pouvoir jouer le jeu. Sa candidature est crédible, maîtrisée, même s’il y a eu des couacs en matière de communication. Cela a montré qu’il est capable d’accueillir le monde entier et a donné une image moderne. En cela, c’est déjà une victoire. Plus on parle du Maroc en disant que la candidature américaine est menacée, plus cela ajoute de la crédibilité à ce pays.Quelle que soit l’issue du scrutin, c’est déjà une victoire pour le Maroc.