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07/12/2018 15h:49 CET | Actualisé 07/12/2018 15h:49 CET

Mon pays, c'est Aït-Hichem

D’ailleurs, si le tapis de Aït-Hichem est connu et reconnu, c’est surtout grâce à l’énergie et à la ténacité de celle que tout le monde appelait Nana Taous.

Djamel Abada Pour le HuffPost Algérie

Les amitiés sont parfois électives, parfois nécessaires, mais leurs voies sont souvent mystérieuses.  Elles nous permettent de nous connaître à travers cet autre, un moment étranger, et qui, par la magie de l’amitié, devient, ou détient, une part de nous-mêmes, la meilleure sans doute.  Elles nous mènent là où même notre imagination n’oserait s’aventurer. Seule l’amitié unit les contraires : l’eau et le feu, le rouge et le noir, le catéchumène et l’énergumène .

Lorsque mon ami Saïd m’appelle, je pense toujours que c’est  pour une virée en Kabylie. C’est grâce à lui que j’ai découvert de façon plus profonde cette région emblématique. Son village natal est devenu mon village d’adoption. Je m’y sens de plus en plus chez moi, plus les lieux me deviennent familiers.

Aït-Hichem est perché à plus de mille mètres d’altitude. Là-haut, c’est air pur assuré et panorama splendide. Quand, en plus, vous arrivez d’Alger, le bonheur est absolu. Juste après Tizi-Ouzou commence l’ascension : route en lacets jusqu’à destination. Les routes sont bonnes et les paysages apaisants.

Trois itinéraires s’offrent à nous : celui qui passe par Larba Nath Iraten , puis Aïn-el-Hammam, est le plus connu. La nouvelle grande rocade qui relie Tizi-Ouzou à Yakouren nous en offre deux autres :  par Mekla qui a souvent notre faveur ou par Azazga quand nous prenons notre temps. Aït-Hichem est un véritable carrefour et sa rue commerçante de Sebt y gagne en animation et en activité.

Le village est connu pour son tapis et chaque année une grande fête lui est consacrée. Le tapis aux losanges jouit d’une certaine notoriété et les tisseuses sont réputées aussi bien pour leur art que pour leur caractère bien trempé. Mais d’après ce que je sais et ce que j’ai vu, toutes les femmes de là-haut ont du caractère. D’ailleurs, si le tapis de Aït-Hichem est connu et reconnu, c’est surtout grâce à l’énergie et à la ténacité de celle que tout le monde appelait Nana Taous. C’est elle qui a donné au tapis d’ Aït-Hichem ses lettres de noblesse, surtout en tant qu’enseignante en tapisserie.

C’est en 1892 qu’est construite la première école laïque  pour jeunes filles, consacrée à l’enseignement du tissage. C’est la plus ancienne école de filles de Kabylie.

La coexistence paisible de la tradition et de la modernité se remarque quotidiennement dans les rues commerçantes  d’Aït-Hichem et de Aïn-el-Hammam  : femmes en tenue kabyle traditionnelle et jeunes filles habillées selon les dernières modes européennes, le tout dans une grande sérénité.

A Aïn-el-Hammam, on se surprend à vouloir acheter sans raison tant les vendeurs vous témoignent du respect, dans la convivialité. Ils ne sont pas avares en formules de politesse et gestes bienveillants. L’acte d’acheter ou pas se fait sans contrainte. C’est vraiment “le doux commerce” cher à Montaigne, la relation pacifique et de coopération.

L’hiver à Aït-Hichem est rude et il neige en abondance. Mais l’arrivée du gaz a rendu la vie de la population  plus facile et les visites des “expatriés” plus courantes en cette saison.

C’est à Aïn-el-Hammam par contre que nous avons nos habitudes de restauration. Aïn-el-Hammam que nous rejoignons par un chemin très agréable, désormais goudronné, et que nous appelons entre nous “le chemin des cèdres” parce que ce fût une découverte pour nous de voir tous ces arbres merveilleux et en si grand nombre. On déjeune presque toujours  “Au bon vivant” : on y mange bien et l’accueil très sympathique. En fait, tous les visages redoublent de sympathie envers moi quand mon ami Saïd raconte, comme à son habitude et à qui veut l’entendre, dans un kabyle gothique dont je ne comprends pas un traitre mot, que je représente un de ces Arabes colonisateurs, venu du fond de l’Arabie pour occuper nos terres.

Aït-Hichem, c’est en réalité l’union indéfectible entre Aït le Berbère et Hichem l’Arabe, du moins si l’on se fie à son prénom. Ils sont montés si haut juste pour célébrer leur union, prenant Dieu et la nature pour témoins.  Et n’en déplaise aux idéologues de tous bords, ils sont là depuis longtemps et pour longtemps. Ils se rient de nos querelles éphémères ou stériles. Ils se réjouissent de nos rencontres et de nos débats, toujours passionnés, parfois tumultueux, mais jamais insincères.

Mais le régime politique algérien a verrouillé les choses dès l’indépendance, avec le fameux discours de Ben Bella qui a laissé sur la touche une grande partie de la population, la plus authentique, mais aussi beaucoup d’autres minorités. Un tel discours ne peut bien sûr que susciter une surenchère de la part de ceux qui se sont considérés comme ostracisés

Il ne peut y avoir de frontière entre berbères et arabes, car selon la lettre de Kateb Yacine à Gabriel Audisio ”...le dialecte kabyle s’est sensiblement “arabisé” avec le temps, tandis que l’arabe se “berberisait”.

Cette interaction a donné l’arabe algérien, appelé coquettement par certains la “daridja”, dont la consonance ne fait pas du tout derja.

Kateb Yacine  conclut ainsi sa lettre  : “Mais ce qui est vrai, c’est que Berbère et Arabes sont définitivement mêlés en Algérie, depuis quatre siècles au moins”.

Depuis, notre connaissance historique a progressé. Nous savons que dans sa très grande majorité, l’Algérie est peuplée de Berbères et que l’évolution linguistique se diversifiait selon la proximité des villes, plus ouvertes à l’influence de la langue arabe. En sillonnant la Kabylie, on comprend mieux comment la tradition, les coutumes et la langue ont été préservées.

La Kabylie apparaît avant tout comme une constellation de villages, abstraction faite des agglomérations administratives et commerçantes créées principalement depuis l’indépendance. Le village est le creuset de la culture ancestrale, où prédominent les relations agnatiques, c’est-à-dire la parenté par les mâles, garante de la transmission héréditaire de la propriété de la terre et rempart contre l’étranger au village.

Au fait, comment appelle-t-on les habitants d’Aït-Hichem ?