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26/02/2019 18h:57 CET | Actualisé 26/02/2019 18h:57 CET

Mon frère

L'aube Olivier de Mohammed Khadda

Mon frère,

J’aime ta colère. Elle est innocente. C’est l’innocence.  Elle n’est aussi colérique... Elle est magnanimité, souffle qui revivifie les poumons fatigués de cette terre assaillie par tant de malheurs. Elle est berceuse chassant les ogres, apaisant cet enfant, ce pays, notre pays, de sa douleur, notre douleur.

Cette colère dit ce qui habite ton être, ce qui abrite ton rêve : ta passion du pays, désir de voir ton pays, notre pays, fleurir ; sortir de l’abîme ; reconstruire ses vertèbres entamées par les méchants rhumatismes de ces hommes qui ne sont plus enfants, plus humains ou presque et réapprendre à marcher droit vers ce qu’il fut, imprenable chant de vie au-delà des guerres et des destructions.

Elle dit les restes de cet idéal, -oui, ce pays est un idéal tremblé mais pas mort-, qui survit encore malgré les guerres, la vulgarité et la corruption. Je sais que tu ne pourras pas vivre sans cette passion. C’est ta vie. Notre vie. Notre mort aussi. L’amour est mortel. Et ce pays nous tue parce que nous le voulons autre, Outre où la vie garde la vie ; Cruche de songes et d’espérance. Poème couvrant nos langues, nos corps, menacés par d’effroyables gels. 

Parfois, je me demande si ça t’arrive de sentir un brin de basilic, boire un coup tranquillement et rire, oui, rire, sans parler de l’Ogrerie. Sans laisser nos paroles être infiltrées par cette nauséabonde odeur de haine de ces hommes qui ne sont plus des hommes, Lemhella*.  Je sais que c’est difficile quand on est habité comme toi, comme nous par la colère. Sache que les ogres vivent de notre oubli de la vie.

Les hommes sont la preuve de leur propre déchéance. Ils sont mortels, le pays non. Il sur-vivra comme il a sur-vécu aux invasions, aux falsifications, à l’impunité, à la Hogra et à la fausseté.  Ils ont beau bâtir des empires, instaurer des féodalités, exercer la triste religion de l’Allégeance, ils échouent dans l’ignoble tombeau du déshonneur. Ceux qui n’ont plus d’honneur sont dans l’horreur. Et l’horreur est la pire des tragédies.

 Mon frère,

 J’aime contempler les abeilles, les oiseaux. Ça me lave le regard et ça tient chaud le cœur et la musique de ce pays rêvé, petite jarre que les pires ignominies n’ont pas réussi à fracasser. Si les mites rongeuses de ces hommes qui ne sont plus des hommes entament sa fissuration et que, elle, la jarre, le pays, tremble, son âme est inaltérable.  Non pas que je ne sois dans ce monde, ce triste monde, je le subis mais quêter un sens à ce monde, à ce pays, notre pays, exige de la lucidité et de la modestie. Les slogans n’ont jamais sauvé quelque chose, ils peuvent asservir, nous asservir et nous offrir en Offrande à ce monstre qui broie nos vies : la démagogie. 

Les animaux, les fleurs, les arbres nous apprennent énormément. Ils nous délestent de la triste loi des hommes. Ils nous font sentir la vie, une autre vie. Ce qui est au fond de nous-mêmes, petit nid où le pays réinvente la vie, le pays, notre vie, notre pays. Je me demande souvent naïvement pourquoi l’on réduit un pays, une terre aux hommes, aux tristes hommes qui ne savent vivre que de la rapine, rapaces de notre chair-pays.

 Mon frère,

Je ne sais pour quelle raison je t’écris. Peut-être par désir de partager ta colère mais pas que… Notre colère est grande, elle gronde nos énergies les plus belles. J’écris comme je partage un plat, un morceau de musique, une blague.  Que te dire, qu’écrire, peut-être désécrire, oui, désécrire ces kilomètres de mensonges qu’on nous fait dérouler, tapis ensanglanté de nos rêves , sinon t’inviter à réguler ta colère, notre colère, oui la réguler, la régler comme en musique non pas la chasser mais la déchausser de ces sabots tapageurs où le vacarme étreint la mélodie. Elle est en toi. Elle est toi : innocence.

C’est ta façon de dire ce désir du pays, notre pays. Ta façon d’aimer, d’être. Je pourrais donner l’air de quelqu’un qui ne croit plus en révoltes, peut-être même de refroidi, d’éteint. La révolte qui bouffe à mort et qui ne promet pas de vie n’est pas révolte. C’est un piège, un piège tragique.  La nuance est de taille. Et tout ce que nous considérons comme détails par indifférence ou par méconnaissance pourrait s’avérer essentiel.

Comme en musique, - tu auras remarqué que j’aime la musique, oui, c’est une façon de réinventer le pays-.  Il suffit de changer de notes pour passer d’un mode à un autre. Ce n’est pas parce qu’il y a des fausses notes qu’il n’y a pas de musique. J’aimerais atteindre cette station, cette sagesse, ne pas (m)nourrir les ogres ; ne retenir que ce qui est digne de garder vivants la graine et les sillons de nos vies, notre pays. Peut-être c’est ça la révolte : ne pas nourrir ce qui tue, ce qui nous tue.

Nous avons tous cette colère : elle nous dit plus que ce que nous en disons nous-mêmes, ce que nous désirons dire. Sache une chose : les ogres, c’est ainsi que j’appelle le ramassis d’hommes qui ont cessé d’être enfants d’un ventre, se nourrissent de ta colère, de notre colère, pour nous chahuter le rythme, lmizan, notre chanson, empoisonner aman, l’eau, la vie, détruire laman, confiance, au fond : le battement de nos cœurs, Notre Cœur : Notre Pays. 

Fraternellement

 

Lemhella: armée d’êtres invisibles et malfaisants qui provoquent des malheurs.