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21/09/2018 14h:52 CET | Actualisé 21/09/2018 14h:54 CET

Mohammed Karim Lamrani, un destin marocain

"Avec sa disparition à l’âge de 99 ans, c’est vraisemblablement le dernier très proche collaborateur de Hassan II qui s’éteint."

MAP/AICP

POLITIQUE - Avant même que sa silhouette ne se découpe dans la lumière et qu’il ne fasse son entrée, Mohammed Karim Lamrani était avant tout une voix, claire, sonore et parfois tonitruante. “C’est Karim la terreur!” aimait-il à déclamer avec son accent caractéristique avant que l’homme et son inséparable bout de cigare, dont l’on ne savait jamais s’il était allumé ou éteint, pénètrent dans les cénacles.

Provocateur, il l’était souvent dans la forme, car cela lui conférait un avantage en déstabilisant d’emblée son interlocuteur. Dans le fond, il était conservateur et orthodoxe, à l’image de sa gestion au cordeau des finances publiques lors de ses multiples passages à la tête de l’exécutif, toujours à des moments difficiles pour le Royaume. Avec sa disparition à l’âge de 99 ans, c’est vraisemblablement le dernier très proche collaborateur de Hassan II qui s’éteint, fermant une parenthèse particulière de l’histoire du Royaume.

DERRICK CEYRAC via Getty Images
De gauche à droite: le prince Moulay Rachid, le futur roi Mohammed VI, leur père le roi Hassan II, le premier ministre Mohammed Karim Lamrani et le ministre Ahmed Alaoui lors d'une prière le 15 mars 1985 à la mosquée Moulay Abdelaziz de Laayoune.

Bien avant que le débat sur la proximité entre le capital et la politique ne se retrouve au cœur de l’actualité, Mohammed Karim Lamrani avait tranché dans le vif et assumé pleinement son statut de capitaine d’industrie et de “couteau suisse” de la politique marocaine. Bienveillant dans l’intention et la projection vers l’autre, intransigeant et ombrageux dès lors qu’il s’agissait du Maroc et de la place de ce dernier dans le monde, Mohammed Karim Lamrani aura marqué de sa personnalité singulière le Maroc contemporain, réussissant le tour de force de s’ériger à la fois en gardien du temple de l’orthodoxie financière et en détecteur de talents en permettant à une génération de jeunes hauts fonctionnaires technocrates d’accéder aux maroquins ministériels.

Il réussira notamment à composer un gouvernement que d’aucuns s’accordent à dire qu’il fut l’un des meilleurs post-indépendance en août 1992 malgré la formidable capacité de résistance d’un Driss Basri aux pouvoirs étendus et à l’influence démesurée. Entre les deux hommes, l’entente sera majoritairement cordiale, malgré une profonde inimitié et une défiance mutuelle structurelle. Le seul point commun entre le premier flic du Royaume et le premier capitaliste sera, finalement, cette loyauté et cette fascination hors norme à l’endroit de Hassan II, au nom de laquelle ils seront “condamnés à s’entendre”.

S’il devait y avoir une anecdote – parmi les centaines qui ont fait florès - qui pourrait résumer le tempérament particulier de Mohammed Karim Lamrani et la haute opinion qu’il se faisait de sa fonction et de son pays, il faut remonter à la visite officielle de son homologue français Edouard Balladur au milieu des années 90. Alors que les deux hommes devisaient dans le secret confiné d’un véhicule officiel qui les conduisait au Palais Royal, l’hôte du Maroc affirma qu’il envisageait de faire un “geste financier” pour marquer sa visite sous la forme d’un don d’une “dizaine de millions de dollars”. Sans perdre son calme, Lamrani baissa la fenêtre de la voiture et lui répondit: “Monsieur le premier ministre, regardez dehors, il ne me semble pas que les Marocains meurent de faim dans la rue. Je pense que vous vous êtes trompés de pays. Nous ne demandons pas l’aumône de la France”. La réplique fit mouche et ravit Hassan II qui était friand des actes de panache.

Mais au-delà des transgressions verbales qui façonneront sa marque de fabrique dans l’imaginaire populaire, Mohammed Karim Lamrani était beaucoup plus que sa caricature de grand capitaliste à l’inévitable cigare. Il aimait d’ailleurs rire de cette image, de cette statue de commandeur étriquée et écrasante car il ne se sentait jamais tenu de devoir s’y conformer.

Fidèle en amitié, il continua de fréquenter des victimes de la première campagne dite d’“assainissement” du début des années 70, qui avait décimé les rangs de la haute bourgeoisie d’affaires, et faisait peu de cas des reproches qui lui étaient faits à cet égard. Retiré de la vie publique et des affaires après son remplacement par Abdellatif Filali, Mohammed Karim Lamrani aura une fin de vie discrète, celle d’un patriarche qui n’aimait rien plus que d’être entouré des siens, et fera sienne la règle de ne jamais s’exprimer ou commenter la vie politique marocaine.

Avec sa disparition, est donc à nouveau convoqué ce Maroc particulier de l’ère Hassan II, avec cette capacité à puiser dans un cheptel de personnalités iconoclastes pour contribuer à sortir le Royaume de l’ornière lors de moments décisifs. Au rang des serviteurs inclassables de la nation qui ont jalonné le règne du roi défunt, Mohammed Karim Lamrani occupera pour l’éternité l’une des toutes premières places…