MAROC
03/12/2018 16h:45 CET

Mohammed Ennaji: "Le coran et la sunna ont ligoté, étouffé, enchaîné la femme" (ENTRETIEN)

Dans son nouvel essai adressé aux "femmes musulmanes assoiffées de liberté", l'historien et sociologue tente d'éclairer la genèse du statut féminin en islam.

1001nights via Getty Images

RELIGION - Comment l’islam contrôle la femme? Une problématique brûlante autour de laquelle s’articule le dernier ouvrage du sociologue et historien Mohammed Ennaji. Dans “Le corps enchaîné” (aux éditions La Croisée des chemins), il jette sous une lumière crue les passages tacites des textes sacrés et décrypte, au delà du rapport du Coran à la femme, les questions taboues sur le statut “quasi servile” des femmes dans les écrits religieux qui, selon lui, l’ont ”étouffée, ligotée, enchaînée” par le corps.

Si cet enchaînement sémantique est fort, pour Mohammed Ennaji, “qui n’a pas froid aux yeux” dans son approche du sacré selon Régis Debray, il s’agit surtout de prendre le taureau par les cornes et aborder un sujet plus que jamais d’actualité au nom des “femmes musulmanes assoiffées de liberté”. De la première à la dernière page de l’ouvrage, le conflit du genre traverse, de manière discursive, toute les thématiques abordées. Pour appréhender les “décrets descendus du ciel”, l’auteur va s’appuyer non seulement sur une analyse du texte coranique nourrie par celle de la tradition prophétique mais aussi par un recours à la culture et au langage. 

HuffPost Maroc: Après avoir abordé l’esclavage, le pouvoir et la religion dans le monde arabe ou encore la question de l’adoption dans vos précédents ouvrages, pourquoi avoir choisi les femmes comme thème de celui-ci?

Mohammed Ennaji: Pourquoi un tel sujet? Parce qu’il est d’une actualité brûlante, parce qu’une partie de la société, celle qu’on appelle notre moitié, et qui n’est pas considérée dans les faits comme telle, souffre de décrets dits “célestes”, qui lui portent de grands préjudices dans ses droits comme dans sa vie quotidienne, chez elle comme dans la rue. Parce que l’entrée dans la modernité suppose comme préalable l’égalité, parce que la démocratie n’est pas concevable sans l’implication pleine et entière de la partie de la population la plus importante statistiquement par ailleurs.

Quelle démarche avez vous suivie pour écrire cet essai?

Ma démarche a consisté à prendre le taureau par les cornes, à aller directement au texte fondateur des inégalités en place et de regarder de plus près sa conception du rapport de genre, le Coran. Pour le reste, concernant la démarche, je me suis attelé à suivre les grands textes des grands maîtres dont Tabarî, Râzi, Zamakhchari, Ibn Al-Arabi, Suyûti et compagnie. J’ai axé sur les analyses des maîtres de l’exégèse afin qu’on ne me fasse pas le reproche surfait d’être influencé par la pensée orientaliste, qui est loin d’être condamnable en bloc.

La question du corps féminin est très longuement abordée tout au long du livre. Le corps de la femme pose toujours problème dans la société musulmane, pour quelles raisons?

Il y a la réalité et il y a la fiction. Il y a le discours et il y a le vécu. Un exemple flagrant: l’homme a droit à quatre épouses, ce qui est déjà une inégalité flagrante. Il a en plus droit à un nombre “illimité” de concubines, tout cela en un même laps de temps. Si on met de côté les statuts, c’est-à-dire si on ne regarde que l’important autrement dit “la femme”, l’homme a droit à un nombre illimité de femmes. Pour appuyer sur le trait, quasiment “un troupeau”, dans un chapitre je fais allusion à cette confusion de la femme avec une bête! Aussi quel que soit son statut, femme libre ou esclave, épouse ou concubine, ce qui est important en elle pour le discours religieux, ce qui est à voiler ou à dévoiler, c’est son corps, son corps sexuel.

Le corps de la femme mariée ne lui appartient pas, il est symboliquement démembré et ne constitue plus un tout, il fait partie désormais d'un corps féminin global et composite où se met en place une division du travail liée aux différentes fonctions: la maternité, la filiation, le sexe. La femme vit avec son double en face d'elle au point d'en devenir étrangère à son corps." Extrait du chapitre "Le corps diabolisé"

Finalement, y aurait-il des corps distincts, celui des femmes libres et celui d’autres femmes qui ne le sont pas? 

Le rapport des sociétés au corps féminin n’est jamais simple. Pour avancer et avoir un rapport sain au corps en question, il faut que la femme soit libre, réellement libre, à égalité parfaite avec l’homme, dans le mariage, dans l’héritage, en politique, dans l’emploi. Autrement dit il faut qu’elle soit en pleine possession de son corps. L’islam, comme d’autres religions, la dépossède de ce droit, la perçoit sur ce plan comme impure, pas seulement après un contact sexuel mais après un contact tout court, c’est pour cette raison que j’ai accordé une place importante au corps de la femme dans mon livre.

Vous écrivez que la liberté, l’égalité et la dignité de la femme dans le monde musulman ne sont envisageables qu’en dehors du paradigme religieux. Pourtant, de nombreuses femmes musulmanes soutiennent que le Coran porte une certaine volonté de réformer la condition féminine et que son message progressiste a été oublié au profit d’une lecture patriarcale de l’islam. Qu’en pensez-vous? 

Pas que des femmes, beaucoup d’hommes aussi. Les approches ne sont pas les mêmes. Il y a une approche politique, réformatrice qui a son intérêt pratique: celui d’aller de l’avant, en tentant de faire dire au texte ce qu’il ne dit pas, de le ménager et ceci afin d’éviter les conflits. C’est une approche incontournable de nos jours pour les acteurs politiques, pour l’État. La femme demeure cependant prisonnière du texte, prisonnière des fouqaha et des courants islamistes qui brandiront les décrets qu’il faut, au moment qu’il faut pour stopper le progrès et les réformes.

Mon approche est différente de celles d’autres chercheurs. Elle a pour objectif une analyse objective. La première approche est plus soucieuse d’un texte sacré qu’elle craint, la deuxième se veut scientifique autant que possible. Elle analyse un texte né à un moment historique déterminé, dans une société particulière, en s’interrogeant sur les conditions de son apparition, sur ses décrets et leurs objectifs. En un mot, elle se préoccupe d’humaniser un texte pour mieux le comprendre. Dans cette approche, le sacré ne doit pas voiler les conflits, les objectifs des groupes dominants dans une société, et ici, les conflits entre hommes et femmes. La lumière divine ne doit pas occulter l’obscurité/obscurantisme terrestre qui justifie les inégalités et l’exploitation de l’homme par l’homme. 

L'existence sociale de la femme est mise sous la tutelle mâle. La femme se voit bridée, elle est plus que jugulée: enchaînée et masquée, parce qu'elle n'est en mesure d'exister "librement" qu'au sein de son mariage, dans le cadre de son foyer, là où seul le regard de son époux et maître direct peut en jouir, là précisément où son absence de liberté saute aux yeux (...) Il n'y a nulle crainte à souligner que son rapport au mari se rapproche, sur un certain plan du maître à l'esclave; un des signes en est la synonymie entre le mariage et l'appropriation. Extrait du chapitre "Le Coran et la femme"

Quel est votre avis sur le féminisme islamique? Ce courant soutient qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre féminisme et islam et que la religion n’a aucun lien avec le patriarcat.

Je pense que c’est une façon de mettre au premier rang d’une bataille ses victimes elles-mêmes qu’elle sacrifie aux dépens de leurs propres intérêts. Sans un regard lucide et froid on ne peut pas avancer. Même dans un pur souci politique, il faut prendre conscience des limites du texte, de son historicité, autrement dit de son humanité, et j’ose dire de sa masculinité. Le Coran en effet, et ce n’est pas là un jugement mais un constat, s’adresse aux hommes et non aux femmes, défend les intérêts des hommes jamais des femmes. Le Coran participe du ravalement du genre féminin, de l’élaboration du statut de mineures accordé aux femmes.

Mohammed Ennaji est historien, sociologue, essayiste et professeur à l’Université Mohamed V, Rabat. Parmi ses nombreux ouvrages, on peut citer La correspondance politique de la maison d’Iligh (CNRS, 1988), Soldats, domestiques et concubines (Balland), L’amitié du prince (Casablanca, 2005), Le sujet et le mamelouk(Fayard), Incursions profanes (Casablanca, 2011), Le fils du prophète (La Croisée des chemins) ou encore L’obélisque du calife (Falia).