MAROC
05/12/2018 15h:12 CET

Mohamed Zineddaine: "On sent que le cinéma marocain sort de sa grotte" (ENTRETIEN)

Le réalisateur revient avec nous sur son nouveau film, "La Guérisseuse".

Ouarzazate Films

CINÉMA - Parallèlement à la compétition officielle dans laquelle concourt un film suisso-marocain, la 17ème édition du Festival international du film de Marrakech (FIFM) propose un “Panorama du cinéma marocain” avec la diffusion de 7 productions nationales. Le 3 décembre, le nouveau film du réalisateur marocain Mohamed Zineddaine, “La Guérisseuse”, était projeté en avant-première nationale et mondiale au palais des Congrès de Marrakech.

Habitué aux films dramatiques (“Tu te souviens d’Adil?” en 2008 et “Réveil” en 2004), le réalisateur nous entraîne une nouvelle fois dans une histoire dure, forte. Un drame contemporain, l’histoire d’une guérisseuse, d’un jeune adolescent qui n’est pas instruit, et d’un poissonnier pickpocket que le destin va tragiquement lier à jamais.

Le HuffPost Maroc est allé à la rencontre de Mohamed Zineddaine pour en savoir plus sur la construction de ce long-métrage, salué par le public à la fin de la projection.

HuffPost Maroc:Vous n’aviez pas réalisé de films depuis “Colère”, en 2012. Pourquoi cette absence de six ans?

Mohamed Zineddaine: Je pense que c’est le juste rythme d’un cinéma indépendant. Je ne suis pas Fassbinder (réalisateur allemand des années 60-70, ndlr), je suis un simple réalisateur qui prend le temps pour écrire un scénario, qui creuse dans la mémoire, dans l’enfance. Et aussi, une fois que le scénario est bouclé, il faut du temps pour faire un montage financier. Pour tout cela, on peut déjà compter 4 ans.

Qu’est-ce qui a inspiré l’histoire de votre nouveau film, “La Guérisseuse”?

L’inspiration, au tout début, est venue d’un roman, écrit par un ami, dans lequel il raconte son enfance. On était de la même région. Aujourd’hui, il vit au Canada. J’ai beaucoup aimé ce gamin, le protagoniste du roman. Je me retrouvais dans cette histoire. J’ai donc demandé à mon ami si je pouvais l’adapter, à condition d’y injecter mon vécu à moi. Il a accepté et on a signé un contrat de libre adaptation. Quand j’ai commencé à travailler concrètement sur le roman, mon enfance à moi, mon personnage, a commencé à couvrir son personnage. Donc j’ai décidé de ne plus m’inspirer du livre, et j’ai écrit le scénario.

Que retrouve-t-on de votre enfance dans le film?

Quand j’ai commencé l’écriture, je suis parti de mes souvenirs de la cousine de mon père. Quand j’étais petit, cette femme était un soldat. Elle gardait, dans une sorte de prison, d’autres femmes, qui devaient être surveillées pendant quelques mois pour des faits qu’elles avaient commis. Cette cousine, je ne l’ai jamais supportée. Elle était comme une femme qui guide toute la communauté. Un caractère fort, des chaussures d’hommes, elle fumait, donnait les ordres aux hommes. Je ne me suis jamais fait à ce côté obscur. (Mohamed Zineddaine dresse en partie le portrait de Mbarka, une des protagonistes principales du film, la fameuse guérisseuse, ndlr).

On retrouve aussi une part de votre grand-mère, qui était guérisseuse?

Oui, et au fil de l’écriture, ma grand-mère est ressortie et la cousine de mon père, elle, à commencer à s’éloigner. C’est comme la peinture. Les premiers coups de pinceau sont couverts par les suivants etc. L’écriture est un véritable mécanisme mental et, pour ça, il ne faut pas être pressé.

Quel message voulez-vous faire passer avec ce film?

Avec “La Guérisseuse”, je soulève des questions sur le pouvoir, l’obscurantisme, sur la banalité de la vie, dictée par d’autres. Sur la souffrance de l’ouvrier qui est là, juste pour vivre, pour manger, pour regarder la télévision. Privé de tout ce qui est spirituel.

Même si l’histoire est inspirée de votre enfance, tous vos personnages résonnent dans la société moderne. Mais, cette femme seule, que l’on voit tout au long du film, qui est-elle?

C’est la “folle”. Sa venue dans le film est une très belle histoire. Je suis en train de faire un documentaire intitulé “Personnages inexprimables”. J’ai tourné 120 heures de rush, parce que j’ai commencé ce documentaire en même temps que j’écrivais le film. Le fou, qui est devenu une folle dans “La Guérisseuse”, est dans ce documentaire. Dans le film, il est mon alter-égo. C’est moi qui entre dans la scène, qui observe.

C’est devenu une femme parce qu’il s’est avéré difficile de trouver l’interprète idéal pour ce rôle particulier. On avait casté des comédiens pour le fou, mais on n’a trouvé personne qui convenait. J’ai donc décidé de faire une folle mais, à trois semaines du tournage, on n’avait pas encore trouvé l’actrice. Un soir, mon assistante de casting fumait en faisant les 100 pas devant un projecteur. J’ai regardé son ombre et je me suis dit, c’est elle la “folle”. C’est finalement elle qui l’a interprétée.

Il y a une musique particulière qui accompagne cette “folle”, pourquoi?

Il y a eu une véritable réflexion sur la musique de ce film, avec un sound designer. Pour la “folle”, il était difficile de sculpter le personnage à travers le verbe. J’ai donc aussi misé sur la musique et travaillé avec plusieurs musiciens, mais je n’étais jamais convaincu. Cet alter-égo devait voler, être une plume, être présent et en même temps absent. Quel est le son qui peut rendre ça?

Un jour, j’étais chez un ami musicien et j’ai vu un instrument gnaoua. Déjà, sa forme m’interpellait. Il a quelque chose de spirituel, sa matière, la peau. Il n’a pas de clous, rien d’industriel, il n’a pas le “diable” en lui. Je l’ai donc pris et j’ai dit à mon ami d’enregistrer. J’ai fait la musique avec des pincements de cordes et l’archet d’un violon et c’est la musique que l’on entend à chaque passage de la “folle”.

Êtes-vous heureux que ce film ait été présenté au festival?

Je suis très heureux. C’est une avant-première pour le peuple marocain. Et je suis également content que Christoph (Christoph Terhechte, directeur artistique du FIFM, ndlr) ait pris en main le festival. On sent que le cinéma marocain sort de sa grotte, qu’il est mis en avant: c’est grâce à cette équipe artistique.

Quand pourra-t-on retrouver “La Guérisseuse” dans les salles?

Hier, on a convenu avec ma co-productrice, qui est aussi distributrice, qu’il sortirait peut-être au mois de mars au Maroc. Nous sommes également en train de négocier pour une sortie en Italie et à l’international.